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mardi 12 février 2019

"La grande traversée" (Shion Miura)


Jeune homme discret et emprunté, Majimé se voit bombardé éditeur d'un dictionnaire en cours d'élaboration. Il ne le sait pas encore mais ce projet ambitieux, baptisé "La grande traversée", va prendre une quinzaine d'années de sa vie...

Enorme succès commercial au Japon, où il a également été adapté sous forme de film et de dessin animé, "La grande traversée" a pourtant mis du temps à me séduire. La quatrième de couverture laissait supposer une forte composante gastronomique à travers le personnage de Kaguya, dont Majimé est amoureux et qui est tout aussi obnubilée par la cuisine que lui par la lexicographie. En réalité, le sujet est à peine évoqué, ce qui m'a  déçue au point que j'ai failli abandonner ma lecture en cours de route. 

Et puis je me suis attachée à ce héros improbable qu'est Majimé. Un peu excentrique, il se fiche des apparences, ne se souciant que de faire le meilleur travail possible: approcher au plus près la vérité de chaque mot, en répertorier toutes les nuances possibles, décider quels termes désuets doivent être éliminés pour faire place à d'autres plus modernes. Un labeur de fourmi dans lequel il met toute son énergie et tout son coeur. Il n'a pour l'assister qu'une équipe réduite: deux hommes âgés spécialistes des dictionnaires, une secrétaire à mi-temps, un collègue désinvolte et moqueur qui va devenir pour lui un précieux allié, et plus tard, une jeune femme d'abord contrariée par sa mutation mais que l'enthousiasme de Majimé va gagner peu à peu. Malgré des années d'incertitude quant au sort de "La grande traversée", il fait preuve d'une obstination sans faille, d'un dévouement à la pureté contagieuse. 

J'ai aimé sa relation peu conventionnelle avec Kaguya, chacun se consacrant entièrement à sa passion et respectant celle de l'autre au détriment d'une vie de famille classique. J'ai aimé l'ambiance du service des dictionnaires, relégué par la maison d'édition dans un vieux bâtiment délabré, insuffisamment financé et considéré avec une pointe de mépris par les autres employés, mais qui se transforme en ruche bourdonnante durant la période de bouclage. J'ai aimé la plaisanterie pourtant pas très fine de Nishioka, prétexte à une annexe amusante à la fin du roman. Bref, même si ce n'était pas tout à fait le roman que je pensais lire lorsque je l'ai acheté, je l'ai finalement beaucoup apprécié. 

Traduction de Sophie Refle

mardi 22 janvier 2019

"Vingt-quatre heures dans l'incroyable bibliothèque de M. Lemoncello" (Chris Grabenstein)


Excentrique et talentueux créateur de jeux de société, M. Lemoncello a racheté une ancienne banque pour en faire la bibliothèque d'une petite ville américaine. Avant l'ouverture au grand public, il convie douze élèves de 5ème, gagnants d'un concours de rédaction, à découvrir les lieux en exclusivité lors d'une soirée mémorable. Mais lorsque, après s'être beaucoup amusés à explorer la technologie de pointe de et les fonctions ludiques de la bibliothèque, Kyle et ses camarades veulent rentrer chez eux le lendemain matin, ils découvrent qu'ils sont enfermés pour 24h de plus. Leur mission, s'ils l'acceptent: participer à un escape game délirant pour trouver la seconde sortie...

C'est dans "Winterhouse Hôtel", lu juste avant, que j'ai découvert l'existence de ce roman jeunesse dont le thème avait tout pour me séduire. Très inspiré par "Charlie et la chocolaterie", Chris Grabenstein parvient néanmoins à tisser une intrigue originale et des énigmes élaborées grâce auxquelles je ne me suis pas ennuyée une minute. Certes, ses jeunes héros sont psychologiquement aussi développés qu'un poussin de la veille. Mais on s'en fout, parce que l'apologie de l'esprit d'équipe est bien vue et la lecture terriblement fun. Par contre, si je me disais que "Winterhouse Hôtel" avait dû donner du fil à retordre à sa traductrice, j'ai pleuré des larmes de sang en découvrant les multiples rébus et autres difficultés d'adaptation extrêmes que contient la VO de "Vingt-quatre heures dans l'incroyable bibliothèque de M. Lemoncello". Au point que je vais devoir me procurer la VF pour voir comment ma méritante collègue les a résolues. Pour les amateurs, ce roman est le premier tome d'une série qui en compte quatre, dont deux déjà disponibles en français. 

Traduction d'Anath Riveline

dimanche 20 janvier 2019

"Winterhouse Hôtel" (Ben Guterson)


Depuis la mort de ses parents quand elle n'avait que quatre ans, Elizabeth Somers mène une vie misérable chez son oncle et sa tante. Bien que perpétuellement fauchés, ceux-ci partent en voyage pour Noël et, refusant de laisser leur nièce seule chez eux, l'envoient passer trois semaines à l'hôtel Winterhouse. Elizabeth, qui s'attendait à une pension sinistre, est enchantée de découvrir une bâtisse de contes de fées possédant sa propre fabrique de confiseries et surtout une fantastique bibliothèque. Elle fait la connaissance de Freddy, un jeune inventeur féru de mots en cascade et et d'anagrammes. Ensemble, ils vont s'atteler à résoudre les nombreux mystères de Winterhouse...

Si je suis toujours partante pour un roman jeunesse avec une héroïne passionnée de lecture et d'énigmes, il faut bien admettre que je ne suis pas du tout le public-cible de "Winterhouse Hôtel", et que dans la catégorie middle grade, peu d'ouvrages possèdent une complexité suffisante pour me tenir en haleine. Ici, par exemple, l'intrigue cousue de fil blanc et les personnages hyper manichéens m'ont à moitié fait décrocher dans le dernier tiers de ma lecture. Mais les 9-12 ans auxquels l'histoire est destinée devraient adorer l'atmosphère féérique de Winterhouse. Au passage, bien que j'aie lu ce roman en V.O., je me permets d'adresser une pensée compatissante à la collègue qui s'est chargée de la traduction française, et qui a dû s'arracher joliment les cheveux pour adapter les mots en cascade, les anagrammes et les messages codés. 

Traduction d'Anne-Sylvie Homassel

dimanche 6 janvier 2019

"Everything all at once" (Katrina Leno)


Helen Reaves vient de mourir d'un cancer. Agée de 40 ans seulement, elle était l'autrice de la série jeunesse la plus vendue dans le monde: l'histoire de deux enfants devenus immortels après avoir bu une potion magique. Elle laisse à sa nièce bien-aimée une série de lettres contenant chacune une mission destinée à la faire sortir de sa zone de confort, et ainsi, l'aider à surmonter l'anxiété chronique qui lui pourrit la vie. Tandis qu'elle s'efforce tant bien que mal de suivre les instructions de sa tante, Lottie fait la connaissance de Sam, un ancien élève d'Helen qui va lui apporter une aide précieuse dans sa quête...

"Everything all at once" n'était pas le premier roman de Katrina Leno que je lisais. Je m'attendais à ce qu'il verse dans le réalisme magique à un moment ou à un autre; aussi, j'ai immédiatement deviné le secret d'Helen et la vérité au sujet de Sam, et surtout, je n'ai pas été désarçonnée par la fin contrairement à beaucoup d'autres lecteurs. Cela dit, la révélation des derniers chapitres n'a au fond que peu d'importance. L'intérêt de ce roman, c'est l'évolution de Lottie, la façon dont elle apprend à vivre avec ses angoisses de mort paralysantes et ce qu'elle finit par réaliser à leur sujet. J'ai particulièrement aimé sa très jolie relation avec son frère cadet Abe, un ado de 16 ans féru de littérature. Cette fois encore, Katrina Leno dose avec talent l'amertume et la douceur pour ouvrir les perspectives de son héroïne et finir sur une magnifique note d'espoir. Je me réjouis qu'il me reste encore quelques romans d'elle à découvrir. 

dimanche 28 octobre 2018

"Words of deep blue" (Cath Crowley)


Juste avant de déménager, Rachel a écrit à son meilleur ami Henry pour lui avouer qu'elle l'aimait. Pourtant, il n'est jamais venu lui dire au revoir. Alors, pendant les 3 années qui ont suivi, Rachel a ignoré toutes ses tentatives de contact. Mais aujourd'hui, elle revient dans leur ville natale complètement transformée: son frère Cal s'est noyé dix mois plus tôt; elle a raté sa dernière année de lycée et ne parvient pas à sortir de sa dépression. Elle n'a aucune envie de revoir Henry. Malheureusement pour elle, c'est dans la librairie d'occasion des parents de celui-ci que sa tante lui a trouvé un petit boulot. Howling Books est un lieu bien particulier, notamment grâce à sa Bibliothèque des Lettres: un coin dans le fond du magasin où les livres ne sont pas à vendre, mais à annoter et à utiliser pour correspondre avec des gens vivants ou morts... 

Vive les recommandations de Good Reads! Sans elles, je ne serais probablement jamais tombée sur ce roman non traduit en français d'une autrice jeunesse australienne inconnue de moi. Alors que c'est une pépite, et que je l'ai dévoré quasiment d'un trait - achevant sa lecture dans un café où j'ai dû baisser la tête pour renifler discrètement dans ma tasse de thé vide depuis belle lurette. J'ai adoré le concept de la Bibliothèque des Lettres, dont Cath Crowley fait un usage astucieux autant qu'émouvant. Je me suis attachée aux héros adolescents: Rachel incapable de surmonter son chagrin, Henry tiraillé entre des aspirations contradictoires, sa petite soeur George, goth farouche à la langue bien pendue, Martin, le geek populaire qui veut absolument gagner son amitié, Lola, bassiste-compositrice lesbienne dont le bon sens ne s'applique qu'à la vie des autres... Bien sûr, j'ai cordialement détesté Amy, la belle gosse qui mène Henry par le bout du nez, et son nouveau petit ami Greg, archétype de la brute sans cervelle. 

En principe, je ne suis pas une grande fan des histoires d'amour, surtout adolescentes. Ici, j'ai été touchée par celle qui se noue entre George et son correspondant anonyme. Zéro surprise du côté de Rachel et Henry; ce qui m'a intéressée chez eux, c'est leurs problématiques individuelles, la situation sans espoir à laquelle chacun d'eux doit faire face. Rachel ne se remet pas de la mort de son frère. Elle ne parvient plus à approcher de l'océan qu'elle aimait tant et, alors qu'elle a toujours été passionnée par les sciences, a renoncé à son rêve de devenir biologiste marin. Quant à Henry, il se retrouve dans la situation impossible de décider si Howling Books, qui ne rapporte plus assez d'argent pour faire vivre sa famille, doit être vendu ou non: sa mère est pour, son père contre et sa soeur a décidé de se ranger à son avis. Henry est un amoureux des livres qui n'a jamais aspiré à rien d'autre qu'à vivre parmi eux, mais n'est-ce pas justement ce manque d'ambition et cet horizon minuscule qui ont fait fuir Amy? Les discussions entre lui et Rachel, grande pragmatique qui soutient que les mots n'ont aucun pouvoir véritable, devraient trouver écho chez tous les amoureux de littérature. Vous l'aurez compris: "Words in deep blue" est mon coup de coeur du mois!

mardi 7 août 2018

"The bookshop of yesterdays" (Amy Meyerson)


Quand elle était petite, Miranda adorait son oncle Billy, un sismologue qui possédait une librairie à Los Angeles. Les chasses au trésor qu'il lui concoctait font partie de ses meilleurs souvenirs d'enfance, tout comme ses visites chez Prospero Books où elle avait toujours le droit de choisir un livre à emporter. Mais le jour de son douzième anniversaire, une horrible dispute a éclaté entre sa mère et Billy, et Miranda n'a jamais revu son oncle. 

Aujourd'hui, elle est prof d'histoire à l'autre bout du pays et vient juste d'emménager avec son petit ami quand elle apprend que son oncle est mort... en lui léguant Prospero Books et le premier indice d'un ultime jeu de piste. De classique littéraire en classique littéraire, Miranda va découvrir le secret que lui cachent ses parents et la raison pour laquelle Billy a autrefois disparu de sa vie. 

Une librairie, un secret de famille, un jeu de piste: "The bookshop of yesterdays" avait absolument tout pour me plaire. Hélas, il ne suffit pas toujours de mélanger les bons ingrédients. Pour obtenir un roman délicieux, il aurait également fallu que le secret soit moins transparent (c'est la première chose à laquelle j'ai pensé dès la scène de la dispute), et que Miranda ne soit pas tellement narcissique que la seule chose qui est allée crescendo tout au long de ma lecture, c'était mon envie de lui mettre des claques. Malgré une idée de départ fort intéressante, c'est un miracle que j'aie tenu jusqu'à la fin. 

jeudi 16 novembre 2017

"The diary of a bookseller" (Shaun Bythell)


"A dix heures, le premier client a passé la porte: "Les livres ne m'intéressent pas vraiment" fut suivi par "Laissez-moi vous dire ce que je pense de l'énergie nucléaire." A dix heures et demie, ma volonté de vivre n'était plus qu'un lointain souvenir."*

Comme son nom l'indique, "The diary of a bookseller" est le journal d'un libraire. Mais pas n'importe quel libraire: Shaun Bythell possède la plus grande bouquinerie d'Ecosse, située dans le petit village de Wigtown qui accueille chaque année un festival littéraire de renom au début de l'automne. Pendant un an, de février 2014 à février 2015, il a consigné les menus faits de son quotidien professionnel, notamment ses échanges avec les clients aux exigences outrancières ou farfelues, ainsi qu'avec sa vendeuse Nicky, excentrique Témoin de Jéhovah qui classe les livres de Darwin en fiction et se nourrit d'invendus récupérés dans la benne de la coopérative locale. 

Shaun étant Médaille d'Or Olympique de sarcasme et ne se laissant jamais influencer dans ses réactions par ce que d'autres considèreraient comme le B.A. BA de la diplomatie commerçante, cela peut donner des dialogues totalement hilarants - mais aussi, parfois, d'autres où l'auteur semble manquer d'humanité. Sorti de son entourage proche, il s'intéresse si peu aux gens qu'il ne s'aperçoit pas qu'un de ses clients les plus fidèles souffre de la maladie d'Alzheimer, alors même qu'il consigne au fil des mois quantité de détails hurlants. Par ailleurs, son style est assez sec, et beaucoup d'informations dénuées d'intérêt pour le lecteur se répètent d'un jour sur l'autre ou d'une semaine sur l'autre. Ceci peut s'expliquer par le fait que son journal n'était, à la base, pas destiné à la publication - mais à la place de son éditeur, j'aurais expurgé les mentions les plus ennuyeuses. 

Bref. Je ne voudrais pas donner l'impression que je n'ai pas aimé ce mémoire, car c'est tout le contraire. Les explications de Shaun sur la manière dont Amazon est en train de détruire le métier de libraire et dont il a dû s'adapter pour faire survivre son commerce sont hyper intéressantes. J'ai apprécié le récit en filigrane de la vie d'un petit village écossais, le passage des saisons et les fluctuations qu'elles engendrent. Je me suis imaginée fouillant pendant des heures dans cette immense bouquinerie dont les rayons recèlent des trésors. Des dizaines de fois, j'ai ri tout haut de la logique incompréhensible de Nicky ou d'une répartie particulièrement mordante de Shaun. En fait, je n'avais pas encore fini ma lecture que j'étais déjà abonnée à la page Facebook de The Book Shop, me demandais si je n'allais pas souscrire au Random Book Club, et inscrivais sur ma Bucket List qu'à mon prochain passage en Ecosse, je devrais absolument me rendre à Wigtown. 

*traduction par mes soins, cet ouvrage n'étant pas disponible en français pour le moment. 

mardi 17 octobre 2017

"Lumikko" (Pasi Ilmari Jääskeläinen)


Il y a 30 ans, Laura White créait dans la petite ville finlandaise de Rabbit Back une Société de Littérature destinée à accueillir dix membres seulement: des élèves de primaire que cette auteure de livres pour enfants célèbre dans le monde entier formerait à devenir de brillants écrivains. Mais la Société n'a jamais eu que neuf membres... Jusqu'au jour où Ella Milana, jeune enseignante qui se débat avec le douloureux diagnostic de sa stérilité, est choisie pour compléter le groupe. Le soir de sa présentation officielle, Laura White disparaît au coeur d'une tempête de neige à l'intérieur de sa propre maison, et Ella entreprend de fouiller dans les secrets de la Société. En quoi consiste l'étrange Jeu aux règles si sévères que les neuf premiers membres évitent désormais tout contact les uns avec les autres? Et pourquoi l'histoire se modifie-t-elle toute seule à l'intérieur de certains des livres de la bibliothèque locale? 

"Lumikko" est le premier roman que j'aurai lu en 2015, et j'espère bien qu'il augurera de la qualité de l'ensemble de l'année. Il faut dire qu'un roman scandinave parlant de livres, d'écrivains et de bibliothèques avait, d'entrée de jeu, de sérieux atouts pour me séduire. Et ce n'était pas les seuls. En s'appuyant sur le folklore nordique pour créer des phénomènes à la frontière du rêve éveillé et du surnaturel, Pasi Ilmari Jääskeläinen tisse une atmosphère très particulière de conte de fées inquiétant, dans lequel évoluent une héroïne anesthésiée par le froid de son propre coeur et des personnages secondaires excentriques juste ce qu'il faut. Son histoire, qui reste imprévisible jusqu'à la dernière page, donne à réfléchir sur la fiabilité de la mémoire, sur la façon dont on peut occulter des souvenirs ou se convaincre soi-même d'un mensonge et bâtir toute son existence dessus. J'aurais pu me sentir frustrée par l'absence d'explication à certains mystères, mais je me suis très bien accommodée de ne faire que l'entrevoir, parce que le véritable intérêt du roman n'était pas là. Si je ne suis pas du tout certaine que l'envoûtement de Rabbit Back fonctionnerait sur n'importe qui, pour ma part, j'ai totalement succombé à son charme étrange. 

Article publié à l'origine en janvier 2015, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

jeudi 13 juillet 2017

"La libraire de la place aux herbes" (Eric de Kermel)


Lasse de sa vie parisienne, Nathalie s'installe dans la charmante petite ville d'Uzès. Mais ses enfants sont assez grands pour avoir quitté la maison et son mari continue à exercer son activité d'architecte dans la capitale, de sorte qu'assez vite, elle s'ennuie. Un jour, elle remarque sur la place aux Herbes un panneau "A vendre" dans la devanture de la librairie locale. Lectrice passionnée depuis toujours, elle décide de se lancer dans l'aventure. Ce sera pour elle l'occasion de faire quelques belles rencontres, et d'influer sur la vie de ses clients autant qu'eux-mêmes enrichiront la sienne...

Narré à la première personne, "La libraire de la place aux herbes" fait d'abord penser à un témoignage qu'aurait recueilli Eric de Kermel. Mais assez vite, le profil bien particulier des clients de Nathalie, le style très littéraire jusque dans les dialogues et les réflexions intimes qui émaillent le texte font réaliser qu'on est en présence d'une fable humaniste. Chaque chapitre se focalise sur une rencontre précise, dresse le portrait d'un client et raconte ce que la libraire et lui s'apportent mutuellement.

C'est de toute évidence un livre destiné aux amoureux des livres, qui évoque des dizaines d'ouvrages français ou étrangers, classiques ou contemporains, connus ou méconnus, et chante même au passage les louanges d'une ou deux maisons d'édition. En plus d'y piocher quelques idées de lecture, les amateurs hocheront sans doute la tête durant les passages où Nathalie parle de la place que la littérature tient dans sa vie, de l'aide qu'elle lui a apportée par le passé, de la manière dont elle l'aide à structurer son rapport à elle-même, aux autres et au monde.

Si j'avoue avoir été quelque peu rebutée par une écriture manquant de fluidité à mon goût, j'ai beaucoup apprécié la façon dont l'auteur dépeint Uzès et en restitue l'atmosphère typiquement provençale. J'ai aimé aussi la bienveillance qui émane de ses propos, la recherche de sérénité sans aveuglement ni mièvrerie que mène son héroïne. Et surtout cette petite phrase prononcée par une nonne: "Il ne faut jamais se priver d'être heureuse", dans laquelle je retrouve complètement ma propre philosophie de vie. 

Merci aux éditions Eyrolles pour cette lecture.

mardi 4 avril 2017

"Chasseurs de livres T1" (Jennifer Chambliss Bertman)


Tous les ans, la famille Crane empaquette ses affaires et déménage dans un nouvel endroit - objectif: vivre tour à tour dans chacun des cinquante Etats américains. Cela n'est pas du goût d'Emily, douze ans, qui ne peut de ce fait jamais nouer d'amitiés durables. Heureusement, elle a une passion qui l'aide à oublier tout le reste: le jeu Book Scavenger, consistant à trouver des livres cachés dans des lieux publics. Et cette fois, ses parents ont justement décidé de s'installer à San Francisco, la ville de Garrison Griswold, le créateur de Book Scavenger, au moment exact où celui-ci lance une nouvelle chasse au trésor... 

Je ne pouvais qu'être intriguée par Book Scavenger, ce croisement du geocaching (que j'ai pratiqué assidûment pendant plusieurs années) et du bookcrossing (que j'ai essayé brièvement et sans aucun succès). L'auteure de "Chasseurs de livres" en fait un jeu haletant que j'aurais adoré pratiquer à l'âge d'Emily - ou même aujourd'hui, d'ailleurs! Son héroïne est une préado solitaire par la force des choses, mais qui va durant ce premier tome découvrir l'amitié, ses joies et ses difficultés tout en résolvant des énigmes littéraires basées sur l'oeuvre d'Edgar Poe. A mettre entre les mains de tous les jeunes lecteurs âgés de 9 ans et plus!

vendredi 31 mars 2017

"La petite librairie des gens heureux" (Veronica Henry)


Julius, le père bien-aimé qui l'avait élevée seul, vient juste de mourir, et Emily se sent le devoir de reprendre la librairie qu'il avait créée. Hélas, si Nightingale Books est devenu un lieu incontournable dans leur joli village des Cotswolds, elle perd beaucoup d'argent, et un promoteur local insiste pour en faire l'acquisition. Ecrasée par l'ampleur de la tâche, Emily s'interroge sur son avenir tandis que défilent devant elle des clients pour qui Julius était, bien plus qu'un simple commerçant, un passeur et un ami très cher...

En ce moment, j'ai besoin de livres-doudous qui font chaud au coeur, et malgré son titre un peu cucul, "La petite librairie des gens heureux" (en VO: "How to Find Love in a Bookshop") était exactement ce qu'il me fallait. Si quelques romances naissent effectivement dans ses pages, l'histoire est bien davantage centrée autour du deuil d'Emily, des problèmes de ses clients et du pouvoir transformateur de la littérature. Le paisible village de Peasebrook offre un cadre idyllique à l'action, et ses habitants sont si adorables qu'on se surprend à vouloir emménager là pour toujours, au sein de cette communauté chaleureuse et accueillante. Si vous avez lu et aimé Maeve Binchy ou Erica James, vous devriez adorer Veronica Henry.

Article publié à l'origine en octobre 2016, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

vendredi 26 août 2016

"Les Autodafeurs T1: Mon frère est un Gardien" (Marine Carteron)


"Je m'appelle Auguste Mars, j'ai 14 ans et je suis un dangereux délinquant. Enfin, ça, c'est ce qu'ont l'air de penser la police, le juge pour mineurs et la quasi-totalité des habitants de la ville. Evidemment, je suis innocent des charges de "violences aggravées, vol, effraction et incendie criminel" qui pèsent contre moi, mais pour le prouver, il faudrait que je révèle au monde l'existence de la Confrérie et du complot mené par les Autodafeurs; or, j'ai juré sur ma vie de garder le secret. Du coup, soit je trahis ma parole et je dévoile un secret vieux de vingt-cinq siècles (pas cool), soit je me tais et je passe pour un dangereux délinquant (pas cool non plus). Mais bon, pour que vous compreniez mieux comment j'en suis arrivé là, il faut que je reprenne depuis le début, c'est-à-dire là où tout a commencé.
PS: Ce que mon frère a oublié de vous dire, c'est qu'il n'en serait jamais arrivé là s'il m'avait écoutée; donc, en plus d'être un Gardien, c'est aussi un idiot. Césarine Mars"

L'été dernier, je craquais pour une pétillante trilogie des éditions du Rouergue mettant en scène un ado un peu spécial. Sans préméditation aucune, je recommence cette année, bien que dans un tout autre registre. Dans "Les Autodafeurs", il est question de Templiers, du pouvoir des livres et de la nécessité de protéger la vérité historique coûte que coûte - mais aussi de secrets de famille, de gentils grands-parents qui se révèlent être des machines de guerre, d'une petite soeur autiste Asperger qui pige tout avant tout le monde mais qu'on n'écoute pas.

L'histoire est racontée à la première personne, essentiellement par Gus qui s'exprime avec un curieux mélange de gouaille adolescente et d'érudition un peu pédante, avec ça et là des interventions écrites de Césarine qui déteste les chiffres de 1 à 21, prend tout au pied de la lettre et tient son aîné pour un parfait idiot. Leurs aventure rocambolesques les amènent à affronter des méchants très bêtes mais dénués de scrupules, et ce tome 1 s'achève par une explosion de violence comme on en voit rarement dans ce créneau de la littérature jeunesse. Les tomes suivants s'appellent respectivement "Ma soeur est une artiste de guerre" et "Nous sommes tous des propagateurs", et ils me font déjà envie!

mardi 19 juillet 2016

"The dandelion years" (Erica James)


Depuis l'accident de voiture qui coûta la vie à sa mère et à ses deux grands-mères lorsqu'elle n'avait que dix ans, Saskia Granger vit à Ashcombe, ravissante maison sise au coeur du Suffolk, en compagnie de son père et de ses deux grands-pères. Aucun des trois hommes ne s'est remarié, et à eux quatre, ils forment une cellule familiale peu commune mais bien organisée et débordante d'amour. 

Devenue adulte et d'un naturel peu sociable, Saskia exerce le métier de restauratrice de livres anciens dans un atelier situé au fond du jardin. Quand elle découvre un carnet intime caché à l'intérieur d'une vieille Bible, elle ne peut s'empêcher d'en dévorer le contenu malgré l'écriture abominable de l'auteur. Fils d'immigrés russes et diplômé de Cambridge, celui-ci raconte comment, durant la Deuxième Guerre Mondiale, il travailla à Bletchley Park où il rencontra l'amour de sa vie...

Acheté un peu au hasard pour profiter d'une offre "le second à moitié prix" chez Waterstones, ce roman a ensuite moisi dans ma PAL pendant plus d'un an avant que je ne me décide à lui laisser sa chance. Je n'avais jamais entendu parler de l'auteur, qui a pourtant à son actif une vingtaine de titres dont presque autant de best-sellers, et rétrospectivement, je trouve très curieux qu'elle ne soit pas traduite en français. Parce que "The dandelion years" est franchement excellent. Pour l'essentiel, j'ai adoré l'évocation du quotidien à Bletchley Park pendant la guerre, celui de ces hommes et de ces femmes qui se dévouaient nuit et jour pour tenter de décrypter les messages codés de l'ennemi. Les conditions de vie spartiates chez des particuliers transformés en logeurs souvent malgré eux, l'acharnement fiévreux à accomplir un travail qu'ils savaient crucial, le désespoir parfois quand ils ne parvenaient pas à empêcher les sous-marins allemands de couler un bâtiment anglais... Et à côté de ça, l'ivresse d'un premier amour partagé dans ses conditions si particulières, à une époque où de nombreux obstacles pouvaient se dresser entre deux tourtereaux. 

Par contraste, la moitié contemporaine du récit semble un peu plus fade, mais elle s'en tire encore assez bien grâce à l'atmosphère douillette d'Ashcombe, qui donne envie de tout lâcher pour aller s'installer illico dans la campagne anglaise. J'avoue avoir été séduite par l'arrangement domestique peu conventionnel de la famille Granger, ainsi que par le métier de Saskia, et touchée par les deuils respectifs des deux protagonistes principaux, l'impact qu'ils ont sur leurs choix de vie et leur personnalité même. Bref, encore un bouquin très plaisant que je vous recommande pour vos vacances si vous lisez l'anglais!

"- Now then, a toast to our very own dandelion years.
I cocked my head.
- What do you mean by that?
- It's how I think of the war and the effect it's having on everybody. The hopes and certainties we used to live by have been swept away. We live in a time where all it might take is one little puff and everything could be gone. You. Me. Everything we hold dear."

jeudi 28 avril 2016

"The little shop of Happy Ever After" (Jenny Colgan)


En Angleterre, les bibliothèques licencient à tour de bras. Lorsqu'elle perd son emploi, Nina se demande comment elle pourrait bien faire pour continuer à travailler avec ces livres qu'elle aime tant. La réponse se présente à elle sous la forme d'un camion à vendre dans un petit village écossais, et qu'elle envisage de ramener dans sa ville de Birmingham pour en faire une librairie ambulante. Hélas, la municipalité lui refuse un permis de stationnement. C'est ainsi que Nina plaque tout pour aller s'installer à Kirrifief et, avec l'aide d'un conducteur de train amateur de poésie, tenter de faire de son rêve une réalité...

Paru un peu avant "La petite boulangerie du bout du monde", "The Little Shop of Happy-Ever-After" (qui n'a à ma connaissance pas été traduit en français) obéit exactement au même schéma: une jeune citadine perd son gagne-pain et se voit forcée de repartir à zéro dans un endroit isolé. Là, elle commence par déprimer avant de s'intégrer à la communauté, connaît une première romance qui se termine mal puis trouve l'amour en sauvant au passage un(e) ado mal parti(e) dans la vie. Cela dit, la recette a fonctionné encore cette fois - d'autant mieux que si je ne détestais pas conduire, je rêverais moi aussi de devenir libraire ambulante comme Nina et de convertir des villages entiers à la lecture. L'évocation de la campagne écossaise, où je n'ai encore jamais mis les pieds, m'a complètement séduite et transportée. En ce qui me concerne, 340 pages de pure et délicieuse évasion!

"Nina had called around the authorities and been told that to get a licence to sell from the van would be difficult bordering on impossible. Apparently it would be much easier if she just wanted to flog burgers and cups of tea and dodgy hot dogs. She had pointed out to the man at the council that surely it would be much easier to accidentally kill a member of the public with a dodgy burger than with a book, and he had replied with no little snippiness in his voice that she obviously hadn't read Das Kapital." 

"- Do you read?
Lennox shrugged. 
- Don't see the point.
Nina's eyebrows lifted. 
- Really? 
(...)
- I never understand, he said, shaking his head, why anyone would go to the trouble of making up new people in this world when there's already billions of the buggers I don't give a shit about."

mardi 2 juin 2015

"The invisible library"


Irene est un agent de la Bibliothèque Invisible, située dans un espace-temps figé à la confluence de toutes les dimensions existantes. A peine vient-elle de rentrer de sa mission précédente que sa supérieure Coppelia l'envoie dans un Londres steampunk envahi par les fées, les vampires et autres manifestations du chaos afin d'y récupérer une version inédite des contes de Grimm. Déjà mécontente de ne pas pouvoir souffler avant de repartir, Irene est encore plus contrariée lorsqu'on lui adjoint un stagiaire en la personne du mystérieux Kai, puis lorsque Bradamant, une collègue avec laquelle elle est en bisbille, tente de s'en mêler...

Autant le dire tout de suite: j'ai pris énormément de plaisir à lire ce roman sans prétention qui mélange allègrement urban fantasy et steampunk. Si Genevieve Cogman n'a pas l'humour de Gail Carriger, elle propose ici un récit sans aucun temps mort, avec une héroïne dont j'ai apprécié le peu de sentimentalisme, un méchant très intrigant et des situations parfois rocambolesques mais néanmoins jouissives, comme la soirée chez l'ambassadeur gâchée par une attaque d'alligators téléguidés. Bien que l'histoire se suffise à elle-même, je n'ai pu m'empêcher de penser que le concept de la bibliothèque entre les mondes se prêterait particulièrement bien à une série de volumes indépendants, et je croise les doigts pour que l'auteur écrive une suite. 

samedi 17 janvier 2015

"Le maître des livres"


A la bibliothèque de la Rose Trémière, spécialisée dans la littérature jeunesse, officie un employé pas comme les autres. Certes, Mikoshiba est coiffé comme un champignon et particulièrement peu aimable, mais il possède un don rare pour mettre entre les mains de chaque visiteur le livre qui saura résoudre ses problèmes et l'aider à changer sa vie...

Ode au pouvoir transformateur de la littérature, "Le maître des livres" rassemble autour de son revêche et mystérieux héros toute une galerie de personnages secondaires un peu paumés, qui seront sauvés de leurs démons par un roman bien choisi et deviendront des habitués de la Rose Trémière. Ainsi se créera petit à petit une communauté de lecteurs passionnés qui viendront à leur tour en aide aux nouveaux visiteurs. Ce manga très sympathique compte pour l'instant 3 tomes parus en français - le 4ème étant prévu pour courant mars. 


jeudi 17 avril 2014

"M. Pénombre, libraire ouvert jour et nuit"


"Clay Jannon, webdesigner, se retrouve au chômage quand la récession frappe San Francisco. Le hasard le mène jusqu'à la librairie de l'étrange M. Pénombre, ouverte 24 heures sur 24, où il est embauché pour le service de nuit. Il découvre un lieu aussi insolite que son propriétaire, fréquenté par les membres d'un drôle de club de lecture. Ceux-ci débarquent toujours au milieu de la nuit, vibrant d'une impatience de drogués en manque, pour emprunter l'un des très vieux et très poussiéreux volumes relégués sur les hautes étagères du fond de la boutique. Volumes que, justement, M. Pénombre a formellement interdit à son nouvel employé de consulter. Clay finit pourtant par succomber à sa curiosité et découvre que ces livres sont tous écrits en code. Quelle obscure révélation renferment-ils ? En bon fan de fantasy qu'il est, Clay cède à l'appel du mystère et s'attaque à "l'énigme du Fondateur" avec l'aide de son colocataire spécialiste en effets spéciaux, de son meilleur ami créateur d'un logiciel de "simulation de nichons" et de son amoureuse, ingénieure prodige chez Google. Mais quand ils veulent présenter leurs résultats à M. Pénombre, celui-ci a disparu ! Les quatre amis se lancent alors dans une quête qui les entraînera bien au-delà des murs de la petite librairie. Sur les traces de M. Pénombre, ils se trouveront aux prises avec une société occulte d'érudits légèrement allumés, un manuscrit indéchiffrable, un typographe de génie et, qui sait, le secret de la vie éternelle."

Ca faisait déjà un petit moment que j'avais repéré ce roman de Robin Sloan et que j'hésitais à l'acheter. Si les livres eux-mêmes, ainsi que les endroits où on peut se les procurer (librairies et bibliothèques), font partie de mes sujets préférés en littérature, la dernière fois que je me suis penchée sur un roman dont l'intrigue tournait autour d'une société secrète ayant pour but de déchiffrer l'énigme d'un ouvrage codé, c'était le désastreux "La librairie des ombres", et je n'avais aucune envie de m'infliger ça de nouveau. Ma curiosité a tout de même fini par l'emporter; vive ma curiosité! Car "M. Pénombre, libraire ouvert jour et nuit" m'a absolument ravie. Je craignais de tomber sur une atmosphère sombre et un peu poussiéreuse à la Katherine Neville; au lieu de ça, j'ai eu l'impression de lire un des meilleurs romans de Douglas Coupland, s'il se décidait à créer des personnages enthousiastes et sympathiques plutôt que mous et velléitaires. Le télescopage entre le monde des vieux livres et celui de la technologie de pointe est absolument jouissif, et pour une fois, les deux ne sont pas présentés comme des ennemis mortels, mais comme des collaborateurs potentiels capables d'accomplir de grandes choses ensemble. J'ai adoré que le héros envisage sa quête comme une partie de jeu de rôles avec lui dans le rôle du voleur, sa copine dans le rôle de la magicienne et son meilleur ami dans celui du guerrier. La résolution de l'énigme m'a paru à la fois touchante et satisfaisante d'un point de vue narratif, et j'ai trouvé le dernier chapitre merveilleusement feel-good. Bref, une lecture des plus réjouissantes!

J'ai lu ce livre en anglais et ne peux donc me prononcer sur la qualité de la traduction française. 

vendredi 28 mars 2014

"Among others"


Je n'avais jamais entendu parler de Jo Walton, ni de ce roman qui a pourtant remporté les prix Hugo et Nebula, avant qu'Alice alias Shermane alias CryingWall ne me l'offre pour mon anniversaire. Je me suis plongée dedans le soir même, et pendant mon séjour à Aix, je n'ai presque rien fait d'autre que me transporter d'un endroit où je pouvais lire à un autre. "Among Others" m'a littéralement envoûtée, et comme pour tous les romans que j'ai beaucoup aimés, je peine à en parler de peur de ne pas lui rendre justice. Il s'agit du journal intime d'une fille de quinze ans, tenu entre septembre 1979 et février 1980, à une époque où internet et les médias sociaux ne gouvernaient pas encore la vie des adolescents. Morwenna est en deuil de sa soeur jumelle, tuée par une voiture alors que toutes deux tentaient d'empêcher leur sorcière de mère de faire... quelque chose de terrible. On ne saura jamais vraiment quoi, tout comme, pendant les quatre cinquièmes du bouquin, on ne saura pas si la magie existe vraiment dans le monde de Morwenna ou si elle est juste le fruit de l'imagination fertile de la jeune fille - car de son propre aveu, elle fonctionne de manière si subtile qu'il est toujours possible de la nier. Cette ambiguïté est l'un des aspects les plus intéressants de "Among others". Morwenna dialogue-t-elle avec des fées, ou croit-elle seulement voir de mystérieuses créatures dans les collines, les marécages et les ruines industrielles qui l'entourent? Manipule-t-elle les gens et les circonstances au moyen des sorts qu'elle lance instinctivement, ou ne s'agit-il que d'une relation de causalité très ordinaire bien qu'invisible à ses yeux? Liz est-elle bien une folle maléfique ou juste une mère égoïste et abusive? Tente-t-elle effectivement d'attaquer sa fille durant son sommeil, ou Morwenna est-elle paralysée par ses propres cauchemars? Les charmes qu'elle se crée fonctionnent-ils, ou leur efficacité perçue ne relève-t-elle que d'un effet placebo? J'ai adoré que les deux hypothèses se côtoient jusque très tardivement dans le livre; c'est extrêmement bien joué de la part de l'auteur.

Outre le fait qu'elle a perdu la moitié d'elle-même, Morwenna se voit confiée à un père qu'elle n'a jamais connu, et qui est entièrement sous la coupe de ses trois soeurs aînées - lesquelles se dépêchent de se débarrasser de l'intruse en l'envoyant dans un pensionnat huppé. Morwenna a l'accent du pays de Galles où elle a grandi; elle marche avec une canne depuis l'accident et nourrit des préoccupations bien différentes de celles de ses camarades. Elle peine donc à se faire des amies. Mais peu importe, parce que sa grande passion, ce sont les livres, et plus particulièrement ceux de fantasy et de science-fiction qu'elle dévore en quantités phénoménales. Ils sont non seulement son moyen de s'évader d'un monde qui n'en finit pas de la blesser, mais le déclencheur de toutes ses réflexions, le socle sur lequel elle bâtit sa vision des choses - et la raison qui l'empêche, en une occasion précise, de se suicider pour rejoindre sa soeur: elle veut connaître la fin de "Babel 17". Dans son journal, Morwenna ne cesse de commenter l'attitude des personnages comme s'ils étaient plus réels à ses yeux que tous les gens qui l'entourent. Intelligente et sensible, très mûre par certains côtés et assez naïve par d'autres, elle rumine des questions et des pensées bien différentes de celles des autres filles de son âge. Sa voix intérieure si terriblement franche - y compris lorsqu'il est question de sujets embarrassants tels que le sexe - m'a attrapée dès les premières pages et ne m'a plus jamais lâchée jusqu'au mot fin. Elle devrait parler à tous les amoureux des littératures de l'imaginaire, ceux dont les bibliothèques et les librairies sont l'habitat naturel, ceux qui connaissent mieux la géographie des Terres du Milieu que celle de l'Europe, ceux dont les histoires de Vonnegut ou de Heinlein ont forgé la réflexion. Et que les non-anglophones ne désespèrent pas: "Among others" devrait paraître en français dans le courant de l'année.

jeudi 7 novembre 2013

Les carnets de Cerise, tome 2: "Le livre d'Hector'


Cerise vient de finir l'école primaire. Pendant le mois de juillet, ses amies Line et Erica partent en vacances tandis que la fillette reste à la maison avec sa maman célibataire. Désoeuvrée, elle se met en quête d'un nouveau mystère à résoudre et croit le trouver en la personne d'une vieille dame qui, chaque mardi à 15h, prend le bus avec toujours le même livre qu'elle réemprunte à la bibliothèque d'une semaine sur l'autre...

Pas facile d'enchaîner après un tome 1 aussi réussi que "Le zoo pétrifié", mais Joris Chamblain et Aurélie Neyret s'en tirent très honorablement avec "Le livre d'Hector". Cette fois encore, leur jeune détective va rendre le sourire à une personne âgée prisonnière de sa tristesse et de ses souvenirs. Ce ne sera pas sans conséquence pour ses relations avec son entourage, qui se sent utilisé et trahi. Malgré ses bonnes intentions et son grand coeur, Cerise peut être obnubilée par son objectif jusqu'à faire souffrir les gens qu'elle aime... mais cette fillette attachante est aussi capable de trouver le courage nécessaire pour présenter des excuses à ceux qu'elle a blessés. Ainsi les auteurs nous offrent-ils une jolie leçon de vie en plus d'une aventure touchante. 

Du point de vue graphique, l'émerveillement reste intact. Aurélie Neyret crée un univers visuellement chaleureux dans lequel on a envie de se perdre. On aime retrouver les extraits du journal de Cerise, son écriture d'enfant, ses collages et ses gribouillages rigolos. Les deux tomes de cette série sont une vraie réussite qui devrait figurer en tête de votre liste de cadeaux de Noël si vous avez dans votre entourage des enfants d'une dizaine d'années amateurs de lecture.

mardi 22 octobre 2013

"L'éveil de mademoiselle Prim"


Pour me vendre un bouquin dont je n'ai jamais entendu parler, c'est très simple, il suffit de mettre des livres sur la couverture et de me dire que ça se passe dans une bibliothèque ou une librairie. Si en plus, on me promet un feel-good book, je ne peux absolument pas résister quel que soit l'état de ma PAL et de mes finances. 

"Cherche esprit féminin détaché du monde. Capable d'exercer fonction de bibliothécaire pour un gentleman et ses livres. Pouvant cohabiter avec chiens et enfants. De préférence sans expérience professionnelle; Titulaires de diplômes d'enseignement supérieur s'abstenir."
Mademoiselle Prim ne répondait qu'en partie à ce profil: bardée de diplômes et sans aucune expérience des enfants et des chiens. Elle est engagée et, après quelques heurts avec son employeur, un homme aussi intelligent et cultivé que peu délicat, elle découvre le style de vie et les secrets des habitants de Saint-Irénée d'Arnois. Mademoiselle Prim tombe très vite sous le charme de ce village hors normes où les voisins s'adonnent à leur passion et où l'intérêt de la communauté prédomine. Pour eux, le temps n'a pas d'importance et la littérature ne sert qu'à s'épanouir...

Si j'ai lu très vite ce premier roman de l'Espagnole Natalia Sanmartin Fenollera, je l'ai aussi refermé avec des sentiments partagés. De "L'éveil de mademoiselle Prim", j'ai apprécié la peinture de Saint-Irénée d'Arnois, village à l'atmosphère douillette, bienveillante et cultivée où j'ai eu aussitôt envie d'emménager, le niveau de vocabulaire bien au-dessus de la moyenne (j'ai appris plusieurs mots!) et le fait que l'auteur flirte avec la possibilité d'une histoire d'amour pour finalement y renoncer d'une manière que j'ai applaudie à deux mains. J'ai moins aimé le personnage de mademoiselle Prim, dont la délicatesse anachronique qui m'avait séduite au premier abord se révèle au fil des pages une raideur de l'esprit assez peu sympathique, et certaines déclarations sur la condition féminine qui m'ont carrément fait bondir. Néanmoins, je prescrirais volontiers ce roman à qui cherche une lecture idéale pour accompagner un jour de neige, un feu de cheminée et une tasse de chocolat chaud.