samedi 30 janvier 2016

"Les étourneaux" (Fanny Salmeron)


Après une série d'attentats à Paris, il flotte sur la capitale comme un parfum de fin du monde. Pour échapper au chaos, Brune et ses amis artistes Lodka et Ari se réfugient dans une maison à la campagne. Dans la chaleur moite de l'été, les jeunes gens décident de savourer les joies simples de l'existence. Il n'est pas si facile d'ignorer la réalité et d'oublier ceux qu'ils ont laissés derrière eux...

Délice trop court que ce roman  d'à peine une centaine de pages très aérées. D'une écriture nerveuse et évocatrice, Fanny Salmeron campe des personnages assoiffés de vivre et passablement imperméables aux conventions qui m'ont fait penser aux héroïnes de Lola Lafon. La fin, qui arrive beaucoup trop vite, m'a surprise autant qu'enchantée en jetant un nouvel éclairage sur tout ce qui avait précédé. "Les étourneaux" est initialement paru en 2013, mais après les attentats survenus à Paris l'an dernier, il devient d'autant plus troublant. En tout cas, il m'a donné envie de découvrir les autres romans de l'auteure.

"Un matin miraculeux, Brune découvrit la plus belle façon de s'élever. Elle tomba amoureuse pour la première fois de sa vie, d'un jeune chat roux entré clandestinement par la fenêtre de leur cuisine. Elle aimait tout chez lui, ses yeux de pleine lune, sa fourrure de citrouille, son museau pâle, ses airs de mauvais garçon. Brune décida qu'il ne partirait plus, et pour cela le baptisa. On ne sait pas pourquoi, mais elle choisit le prénom Olivier. Elle mêlait ses boucles blondes à ses griffes tordues, elle le laissait dormir sur son visage, elle s'enivrait de son odeur de foin. 
Le miracle dont on parle se produisit ainsi: comme elle voyait Olivier avoir faim et miauler, elle réclama à manger elle aussi. Comme elle voyait Olivier se soumettre à la loi de la pesanteur, elle s'y résigna elle aussi. 
A trois ans et demi, amoureuse transie, Brune Farrago accepta le monde tel qu'il était. Sa lourdeur et sa grâce, ses flaques et ses chutes, ses guêpes et son chocolat, ses compromis et sa comptine du soir. 
Le monde.
Et puis grandir dessus." 

"Ils continuent de vivre leur vie, eux et les autres résistants, comme si tout était resté pareil. Comme si l'apocalypse n'était qu'une passade. Comme si l'enfer n'avait pas lieu. 
Ils combattent en allant travailler, en ne craignant pas les bombes, en s'embrassant sur la bouche, en cuisant du riz, en se faisant bronzer le week-end dans des parcs, en allant au cinéma, en étendant le linge, en se mettant de la crème antirides. 
Chaque geste qui n'est pas une fuite, alors oui, c'est de la résistance, c'est du courage, c'est de la vie en plus. Ils y croient, à la supériorité de la vie sur la mort. 
Les idiots."

jeudi 28 janvier 2016

"Les carnets de Cerise T4: La déesse sans visage" (Joris Chamblain/Aurélie Neyret)


Cerise vient d'avoir 12 ans. En guise de cadeau, sa maman lui offre une semaine de vacances au bord de la mer. Et comme ce n'est pas la bonne saison pour se baigner, elle a prévu une activité qui devrait ravir notre détective en herbe: une énigme grandeur nature à résoudre au Manoir des Cent Mystères...

C'est avec un plaisir non diminué que j'ai retrouvé l'attachante jeune héroïne qui partage ma passion pour les carnets intimes illustrés. Ce tome 4 ne se prive d'aucun des ingrédients qui faisaient déjà la qualité des trois précédents. Le journal de Cerise est toujours aussi merveilleux; les dessins d'Aurélie Neyret dégagent toujours une douce lumière; les personnages secondaires restent toujours aussi sympathiques - et on a beaucoup de plaisir à revoir Michel le gardien de zoo ou Mme Desjardins la romancière; le scénario de Joris Chamblain met toujours l'accent sur de jolies valeurs humaines d'amitié, de tolérance et d'aide apportée à autrui. Amatrice d'escape games, j'ai particulièrement apprécié le thème "La déesse sans visage", mais aussi le fait qu'à travers cette aventure se poursuit l'évolution de Cerise et de ses rapports avec sa maman. Il sort quand, le tome 5? 




mercredi 27 janvier 2016

"La paresse du panda" (Fred Bernard)


A la fin de sa précédente aventure "La patience du tigre", l'intrépide Jeanne et son époux Eugène s'enfonçaient dans un gouffre aux confins de l'Himalaya en quête d'immortalité. Ils en ressortent éblouis trois mois plus tard, avec l'impression que quelques heures seulement se sont écoulées pour eux. Heureusement, leurs fidèles compagnons les ont attendus au péril de leur vie. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines, car il va falloir regagner la civilisation malgré les cols fermés par la neige et la secte dont les membres sont toujours à leurs trousses. 
Un siècle plus tard, dans le manoir bourguignon rempli de secrets qui appartenait autrefois à sa grand-mère, Lily Love Peacock, l'ex-mannequin devenue chanteuse de rock, se plonge dans le récit des aventures de Jeanne et Eugène qui viennent nourrir son inspiration...

Jeanne Picquigny est l'une de mes héroïnes préférées: féministe en diable, voyageuse intrépide, jamais esclave des conventions, finement ironique et passionnément amoureuse d'un homme abîmé par la vie, témoin et raconteuse de son époque. J'ai été ravie de retrouver ses aventures trépidantes, qui flirtent souvent avec le mysticisme et sont empreintes d'une sensualité crue comme on en voit rarement dans la bédé généraliste. Le parallèle instauré ici avec la vie de sa petite-fille apporte une dimension supplémentaire à l'histoire, celle du souvenir et de la transmission. Dans les années 1920 ou presque un siècle plus tard, les personnages secondaires sont toujours aussi barrés, forts en caractère et hauts en couleur. Et je ne me lasserai jamais des superbes paysages et intérieurs pleine page dont Fred Bernard émaille généreusement ses albums. "La paresse du panda": encore une belle réussite pour une série dont la qualité ne fait que croître au fil des tomes. 







dimanche 24 janvier 2016

14 livres pour les amoureux de New York




"Broadway Limited": roman jeunesse / fin des années 40 / jeune musicien français / pension de filles / secrets 

"Les Intéressants": amis de jeunesse / histoire qui se déroule sur 40 ans / échecs et désillusions 

" Le sculpteur" : bédé / jeune artiste qui conclut un marché avec la Mort / ambition et déchéance sociale / maladie mentale

"Park Avenue": haute société / points de vue multiples / chronique familiale / quasi-thriller financier

"The museum of extraordinary things": années 10 / réalisme magique / histoire d'amour / parc d'attractions / sirène / incendies

"Love saves the day": années 70 / chat / magasin de disques / relation mère-fille / deuil 

"Brooklyn": années 50 / immigration économique / héroïne irlandaise / condition féminine

"Dessous": bédé / début du XXème siècle / communauté juive / deux soeurs aux destins opposés 

"Les règles du jeu": fin des années 30 / secrétaire introduite dans la bonne société / aprcours initiatique / secrets

"Rien n'est trop beau": années 50 / points de vue de plusieurs secrétaires / roman initiatique / problématiques féminines (avortement, divorce, plafond de verre...)

"Whiskey & New York": bédé / récit biographique / galères d'une artiste débutante  / alcoolisme 

"Un appartement à New York": années 80 / amis de jeunesse / groupe de rock / meurtre / secrets

"Sous le charme de Lilian Dawes": roman initiatique / Guerre Froide / jeune homme orphelin / frère intellectuel sympathisant communiste / tante excentrique / béguin pour une femme mystérieuse

"Tout ce que j'aimais": histoire qui se déroule sur 40 ans / héros artiste et intellectuel / plongée dans l'âme humaine

vendredi 22 janvier 2016

"Une odeur de gingembre" (Oswald Wynd)


En 1903, Mary Mackenzie embarque pour la Chine où elle doit épouser Richard Collingsworth, l'attaché militaire britannique auquel elle a été promise. Fascinée par la vie de Pékin au lendemain de la Révolte des Boxers, Mary affiche une curiosité d'esprit rapidement désapprouvée par la communauté des Européens. Une liaison avec un officier japonais dont elle attend un enfant la mettra définitivement au ban de la société. Rejetée par son mari, Mary fuira au Japon dans des conditions dramatiques...

"Une odeur de gingembre" est le roman qui fut le plus souvent offert lors des swaps littéraires et rondes de poches que j'organisais à une époque, et j'avoue que ça m'intriguait. Du coup, même si je ne suis pas très fan de romans historiques, quand je l'ai trouvé chez Pêle-Mêle en état neuf, je me suis dit que je ne risquais pas grand-chose à essayer de le lire. Il avait deux atouts pour me séduire: sa forme de journal intime mâtiné de correspondance privée, et le fait qu'une bonne moitié de l'histoire se passe au Japon. Et de fait, je l'ai dévoré. 

J'ignore comment Oswald Wynd a pu aussi bien se projeter dans la tête d'une femme du siècle dernier, mais son héroïne est extrêmement crédible. Elle porte sur l'Asie du début du XXème siècle le regard d'une étrangère naïve qui découvre tout avec une belle ouverture d'esprit, un mélange de perplexité et d'amusement, mais surtout une grande volonté d'adaptation. Bien qu'elle soit à la base une jeune Ecossaise des plus ordinaires, dont le destin bascule à cause d'une seule impulsion, elle ne renonce jamais et réussit le tour de force de se construire une existence au Japon en tant que femme seule marquée du sceau de l'infamie. J'aurais pu continuer à lire son journal pendant des centaines de pages encore. 

J'avoue avoir été un peu frustrée par les "blancs" à certains moments-clés de sa vie, notamment lorsqu'elle devient mère pour la première fois ou qu'elle lance sa propre entreprise de confection. Ne parlons même pas des circonstances dans lesquelles se referme le roman: elles m'ont laissée tout à fait déconfite. Néanmoins, "Une odeur de gingembre" est vraiment un beau portrait de femme, doublé d'un regard intéressant sur la culture niponne et la vie au Japon dans la première moitié du XXème siècle.  Il m'a appris beaucoup de choses sur les guerres en Asie à cette époque sans me barber une seule seconde. 

"Il m'arrive parfois de penser à ces petits incidents qui semblent sans importance et qui ont changé le cours de ma vie, comme d'aller chez Margaret Blair et d'y avoir rencontré Richard, une chance sur dix mille, en réalité. Et puis il y a eu cette promenade matinale sur un sentier qui traversait un petit bosquet de bambous et menait à Kentaro. Que des événements aussi anodins puissent transformer aussi radicalement le cours de ma vie veut-il dire que je suis atteinte d'une espèce particulière de folie? Les autres bâtissent-ils leur vie sur de tels incidents? Je crois bien que ne réussissent dans la vie que les gens à qui il n'arrive rien, et qui planifient leurs jours comme la trajectoire d'un bateau sur une carte, sans jamais quitter leur boussole des yeux."

vendredi 15 janvier 2016

"Un parfum d'herbe coupée" (Nicolas Delesalle)


Sous prétexte d'écrire une lette ouverte à sa future arrière-petite-fille Anna, Nicolas Delesalle, journaliste à Telerama, égrène ici ses souvenirs depuis l'enfance jusqu'au moment où il devient papa. Rouler de nuit sur l'A10 dans la R25 familiale sur la route des vacances, assis sur la banquette arrière entre ses deux soeurs aînées qui dorment. La déception de la première Communion. Les amours enfantines; la masturbation devant le porno de Canal Plus un samedi soir. L'explosion de la navette Challenger à laquelle il assiste en direct à la télé. La découverte de la littérature à travers l'oeuvre de Boris Vian. La grand-mère russe qui passe son temps à lire des romans Harlequin. Les vaines tentatives pour faire survivre une sauterelle au vol d'une fusée maison. Le choc de l'accident de bus qui tue 44 enfants de son âge près de Beaune. Le premier Walkman (qui ne dispense pas de vider le lave-vaisselle). Les émissions de Michel Drucker le dimanche après-midi. La découverte du clip de "Thriller". Une bagarre générale pendant un match de rugby perdu d'avance. Les bédés des Tuniques Bleues lues au lit quand il est malade et dispensé d'école.  Le premier baiser pendant une boum, la première rupture au bord d'un étang. Le copain qui se tue en voiture avec son permis tout neuf. L'euthanasie de Raspoutine, le fidèle berger allemand. Avec beaucoup de recul, d'humour, de tendresse mais aussi de gravité et de profondeur, "Un parfum d'herbe coupée" offre au lecteur une tranche de nostalgie douce-amère qui tantôt réchauffe le coeur et tantôt tire des larmes. Un livre juste et beau. 

"Dans trois générations, mon arrière-petite-fille ne connaîtra pas mon prénom. Elle ignorera tout de ma vie. Ma famille. Mes amours. Mes amis. Mes souvenirs. Elle ne saura pas qu'un jour, à seize ans, j'ai fait une chute en mobylette parce que j'essayais de conduire le plus longtemps possibles les yeux fermés. Elle ne saura jamais quel mépris visionnaire j'ai pu porter à Internet quand on me l'a présenté pour la première fois en 1996. Elle ne saura jamais combien j'ai eu la trouille le jour de la naissance de sa grand-mère, venue au monde bleue comme un iceberg et sans pousser un cri. Elle ne saura jamais que je suis capable de tuer une portée de chatons angora pour un boeuf Strogonoff cuisiné par ma mère. Et elle ne saura pas quelles musiques m'arrachaient le ventre, quels romans me brûlaient la tête, quelle sainte haine je vouais aux Vélib'."

"Je me demande où tu es à cette heure-ci Anna. Où se cachent les atomes qui composeront ton corps, ton cerveau, tes yeux. Je sais qu'ils sont déjà là, quelque part, cachés à la surface de cette planète, planqués dans les nuages, les océans, les forêts, dans les molécules de la croûte d'un saint-nectaire en train d'être affiné en Auvergne, dans l'écaille d'un saumon qui vient de sauter au-dessus d'une petite cascade en Alaska et qui remonte le torrent de son enfance pour s'en aller frayer, dans le carbone de la peinture rouge d'une Ford Mustang qui roule dans la banlieue de Los Angeles avec à son bord les quatre members armés d'un gang hispano-américain, dans la salive que s'échangent deux amoureux qui s'enlacent pour la première fois à l'abri d'un parc dans la banlieue parisienne. Tu n'es encore nulle part, Anna, mais tes atomes sont partout. Quand tu poseras les yeux sur ces lignes, ça sera à mon tour de me disperser dans le vent, la pluie, les saumons et le fromage."

lundi 11 janvier 2016

"L'encyclopédie curieuse et bizarre Volume 2: Les chats" (Guillaume Bianco)


Si j'ai été plus que déçue par l'autre bédé sur les chats sortie juste avant les fêtes, cette encyclopédie signée Guillaume Bianco et s'inscrivant dans l'univers de Billy Brouillard a su, elle, me séduire par sa richesse. Chacune de ses 60 pages est un régal pour les yeux, fourmillante de détails mignons ou amusants. Un soin tout particulier a été apporté à la typographie, à la composition et à la mise en page; on en prend vraiment plein les mirettes. Les différentes races de chats, leurs super-pouvoirs, les croyances dont ils font l'objet, comment se confectionner un costume pour leur ressembler, que faire pour vivre comme eux - l'auteur nous explique tout cela en mélangeant vérité et fiction humoristique. Il nous raconte aussi les aventures de Billy et de son matou Tarzan ("grosse truffe, air ahuri, cou un peu tordu"), avec son penchant habituel pour le fantastique un peu macabre. Bref, un plaisir de lecture que je recommande chaudement!