mercredi 15 octobre 2014

"La passion de Dodin-Bouffant"


Librement adaptée du roman de Marcel Rouffe, "La passion de Dodin-Bouffant" met en scène un gastronome provincial à la table si réputée que même le prince héritier d'Eurasie cherche à l'épater en lui servant un fabuleux festin. Mais Dodin-Bouffant ne plaisante pas avec la nourriture. De tempérament volcanique, il a éconduit un à un les moins connaisseurs de ses invités jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que trois: le notaire Beaubois, le médecin Rabaz et le marchand de bestiaux Magot, qu'il régale avec l'aide de sa cuisinière Eugénie Chatagne. Suite à l'inopportun décès de cette dernière, Dodin-Bouffant terrorise toutes ses remplaçantes potentielles. Il commence à désespérer lorsqu'on lui apporte un plat divin préparé par Adèle Pidou, paysanne accorte et sans grâce dont le génie culinaire va bouleverser son existence...

Toujours à l'affût des nouveautés en matière de littérature culinaire, je me suis jetée sur ce beau roman graphique dont le héros haut en couleurs parle de cuisine avec une éloquence lyrique mais se trouve incapable d'aligner deux mots pour avouer ses sentiments à la femme aimée. Qu'il se mettre en fureur devant un repas trop riche ou qu'il sombre dans une déprime barbue et alcoolisée quand Adèle lui annonce son départ, il reste toujours éminemment sympathique, et on souhaite de tout coeur qu'il l'emporte à la fin. J'ai craqué pour le dessin de Mathieu Burniat, qui n'hésite pas à représenter de dignes notables sexagénaires sous la forme de chérubins ventripotents se vautrant nus dans un sublime pot-au-feu. Une oeuvre gourmande pleine de charme et d'énergie (dont le papier et l'encre sentent en outre merveilleusement bon).



mardi 14 octobre 2014

"Miss Charity"




Fille de bonne famille anglaise, Charity Tiddler grandit au 3ème étage d'une grande demeure entre un père quasi-muet, une mère jalouse qui voudrait la garder rien que pour elle, le fantôme de ses deux grandes soeurs mortes à la naissance, une bonne probablement pyromane et certainement cinglée, et une ménagerie d'animaux sans cesse renouvelés: crapauds, souris, lapins et canards sauvés de la casserole... Sa curiosité scientifique la pousse à réaliser maintes expériences; sa solitude l'incite à apprendre par coeur des pièces entières de Shakespeare; sa créativité s'exprime dans de merveilleuses aquarelles de ses petits compagnons; sa volonté de s'améliorer sans cesse lui fait écrire des lettres pleines d'objectifs à son "moi" de dans 3 ans. Le temps passe. Au lieu de devenir une oie gloussante comme ses cousines et de chercher un beau parti à épouser, Charity cultive son côté sauvage et se donne les moyens de devenir une jeune femme indépendante...

Fabuleuse surprise que ce pavé publié en 2008. Bien que signé d'une auteure française, il imite délicieusement le style d'un roman anglais de la fin du XIXème siècle. Son héroïne, dont on peut croire un instant qu'elle va jouer un remake des "Malheurs de Sophie", révèle vite un caractère fort et bien à elle, une intelligence aiguë mâtinée d'une totale absence de sentimentalisme ou de grâces sociales et assortie d'un humour pince-sans-rire proprement hilarant. Sa réussite professionnelle évoque très fort une figure majeure de la littérature enfantine anglaise: Beatrix Potter. Pour autant, "Miss Charity" ne baigne pas dans une atmosphère sucrée. Bien que menant une existence matériellement confortable, elle souffre de neurasthénie et est confrontée à diverses tragédies dans son entourage proche. J'ai passé quelques heures délectables à suivre sur plus de 20 ans ses aventures enjolivées par les aquarelles de Philippe Dumas. Une pépite de roman jeunesse qui, à mon avis, devrait plaire encore plus aux adultes qu'au public auquel il est destiné. 

jeudi 9 octobre 2014

"Kokekokkô"


"Kokekokkô" rassemble seize histoires courtes racontées par autant de dessinateurs français qui ont vécu ou passé des vacances au Japon. Lorsqu'il est sorti, j'ai hésité à l'acheter. J'avais peur de tomber sur un énième ouvrage essentiellement axé sur ces différences culturelles flagrantes qui surprennent voire choquent les Occidentaux la première fois qu'ils mettent les pieds à Tokyo ou dans une autre grande ville nippone. Or, quand on s'intéresse à la culture japonaise depuis longtemps, on finit par le savoir, que les fruits et les légumes sont hyper chers et vendus à la pièce, que les Japonais dorment la bouche ouverte dans le métro, qu'on distribue des mouchoirs en papier publicitaires à tous les coins de rue, que la statue de Hachiko est LE point de rendez-vous à la sortie de la gare de Shibuya, qu'on doit se laver avant d'entrer dans la baignoire, qu'on trouve des trucs délirants à bouffer dans les konbini, que les maisons japonaises traditionnelles sont super mal isolées et qu'un bon kotatsu peut sauver des vies en hiver.

Au-delà de ces considérations superficielles, ce que j'aime lire sur le Japon, ce sont des récits qui sortent des sentiers battus (tel le merveilleux "Manabé Shima" de Florent Chavouet), ou la façon intime dont ce pays change les voyageurs. Et à force d'entendre des louanges sur "Kokekokkô", je me suis dit que, peut-être, j'y trouverais ce que je cherchais. Mais non. Cet ouvrage, par ailleurs extrêmement beau, se contente de donner les impressions de surface des auteurs, d'évoquer les sujets touristiques les plus bateaux qui soient, de relater des anecdotes pas forcément drôles, émouvantes ou remarquables. Quelques fictions brèves et manquant de peps se glissent au milieu des passages autobiographiques. J'ai bien aimé les contributions de Rémi Maynègre et d'Ulysse Malassagne, qui s'aventurent dans des temples isolés et en retranscrivent l'atmosphère très particulière, ainsi que le carnet de voyage coloré d'Yllya. Pour le reste, si mes yeux ont pris du plaisir, mon cerveau s'est gentiment ennuyé d'un bout à l'autre. Mais ce serait certainement un joli cadeau à faire à quelqu'un de moins difficile que moi qui commence juste à s'intéresser à la culture japonaise.


Rémi Maynègre 

Yllya

dimanche 5 octobre 2014

"Miss Peregrine et les enfants particuliers"


Quand le grand-père de Jacob était petit, toute sa famille a été massacrée par les Nazis. Resté seul, le jeune Abe a trouvé refuge sur une petite île au large des côtes anglaises, au sein d'une communauté d'enfants qui possédaient tous des pouvoirs plus étranges les uns que les autres. Par la suite, il a passé la vie à combattre les monstres qui les menaçaient. Jacob boit les paroles de son grand-père et le considère comme un héros. Mais en grandissant, il se met à douter de la véracité des paroles du vieil homme et finit par croire que celui-ci a tout inventé. Jusqu'au jour où, alors âgé de seize ans, il trouve son grand-père agonisant dans les bois derrière sa maison, le ventre lacéré par une horrible créature qu'il a juste le temps d'apercevoir. Avant de mourir, Abe charge Jacob d'une mission sibylline... 

Premier roman de Ransom Riggs, "Miss Peregrine et les enfants particuliers" intrigue par le processus de création singulier qu'a employé son auteur. L'histoire est bâtie sur une série de vieilles photos en noir et blanc qui parsèment ses pages, et qui possèdent toutes un élément intrigant voire inquiétant. Par moment, le procédé peut sembler un peu artificiel (les personnages sont constamment en train de sortir des photos de nulle part pour illustrer leurs propos), mais dans l'ensemble, il fournit la matière à un roman jeunesse original et dramatique à souhait, avec une composante de voyage dans le temps qui ne pouvait que me séduire et une atmosphère franchement flippante pour le public auquel il s'adresse. D'ailleurs, c'est Tim Burton qui va réaliser l'adaptation au cinéma, prévue pour mars 2016. Mon seul regret, c'est que la fin de l'histoire n'en est pas vraiment une: au contraire, elle marque le début d'un périple qui se poursuit dans "Hollow city". Ce deuxième tome sera-t-il à la hauteur du premier? Réponse quand je l'aurai lu! 

mardi 9 septembre 2014

"Le ruban"


Ca commence comme un conte. Une grand-mère fantasque et passionnée d'oiseaux trouve un oeuf tombé du nid, le met à couver dans son chignon et donne à l'oiseau qui éclôt le nom de Ruban - car cet oiseau, explique-t-elle solennellement à sa petite-fille, est le ruban qui nous relie pour l'éternité". Un jour, l'oiseau s'envole et pour les personnes qui croisent son chemin, il devient un signe d'espoir, de liberté et de consolation. 

En fait de roman, "Le ruban" est plutôt une collection de nouvelles reliées par le fil rouge de l'oiseau: des instantanés de vie dont les protagonistes sont dans la peine. Ruban surgit dans leur existence, parfois pour quelques instants - vision fugace dans le ciel -, parfois pour des années de compagnie fidèle. Quand il les quitte, la paix est revenue dans leur coeur.

D'abord un peu désarçonnée par cette structure, car je suis toujours frustrée de quitter un personnage que je viens à peine d'apprendre à connaître, j'ai fini par apprécier la brièveté des récits qui ne sont pas là pour montrer des trajectoires entières, mais juste des moments-clé. Bien entendu, certains m'ont touchée davantage que d'autres. Ce qui m'a le plus frappée néanmoins, c'est la sérénité des protagonistes par rapport à ce que nous considérons en Occident comme dramatique (vieillesse, maladie, mort), contrastant avec la vivacité des émotions que leur procurent des choses minuscules auxquelles nous, nous ne ferions pas attention.

Après "Le restaurant de l'amour retrouvé", dont l'histoire et l'atmosphère m'avaient séduite malgré un style un peu pauvre, Ito Ogawa livre un nouvel ouvrage à la sensibilité à la fois typiquement nippone et tout à fait personnelle.

vendredi 5 septembre 2014

"L'empreinte de toute chose"


Alma Whittaker naît avec le XIXème siècle à Philadelphie, d'un père anglais dont le talent de botaniste et la roublardise lui ont permis de faire fortune dans le commerce du quinquina et d'une mère qui tient de sa famille de l'Hortus Botanicus d'Amsterdam une formidable érudition ainsi qu'une rigueur toute hollandaise. A leurs côtés et au contact des éminents chercheurs qui gravitent autour d'eux, Alma acquiert une intelligence éclectique et l'amour de la botanique. 

En grandissant, elle se passionne pour les mousses puis pour Ambrose Pike, illustrateur de génie. Comme elle, il cherche à percer les secrets de l'univers mais, à la logique scientifique d'Alma, il préfère une pensée ésotérique: un fossé qui les éloignera inexorablement et poussera enfin Alma à partir à la découverte du vaste monde. Alors que les terra incognita s'amenuisent de jour en jour, Alma explore les continents, la nature, la société dans laquelle elle vit et son propre corps - de l'infiniment grand à l'infiniment petit. 

J'ai longtemps hésité avant d'acheter ce roman d'Elizabeth Gilbert. J'avais adoré son mémoire "Mange, prie, aime" pour sa grande sincérité et son côté hyper inspirant, mais l'écriture en elle-même ne m'avait pas marquée, et je craignais que l'auteure n'excelle pas dans le registre de la fiction. Sans compter que la botanique n'est pas un sujet qui m'inspire beaucoup à la base. Mais à force de lire des critiques dithyrambiques sur "L'empreinte de toute chose", j'ai fini par craquer. Résultat: une des lectures les plues prenantes de cette année 2014. 

Par où commencer pour expliquer le plaisir que m'a procuré ce roman? D'abord, contrairement à ce que je craignais, le style est magnifique, assez recherché pour refléter l'époque à laquelle l'histoire se déroule et néanmoins d'une grande fluidité. Ensuite, j'ai été très agréablement surprise par la variété des sujets abordés. Elizabeth Gilbert a dû passer un temps considérable à se documenter pour écrire "L'empreinte de toute chose". Qu'elle évoque les expéditions du capitaine Cook, le courant abolitionniste ou l'évolution de la pensée scientifique au XIXème siècle, elle prend toujours soin de respecter la vérité historique et d'intégrer ces éléments à son récit de façon à instruire le lecteur sans l'ennuyer. 

Cette plume déliée et ce foisonnement d'informations se mettent au service d'un destin exceptionnel, celui d'une femme à l'esprit remarquable mais au caractère parfois égoïste et intransigeant. Naturaliste émérite au physique peu avenant, Alma Whittaker est tourmentée d'abord par un amour à sens unique, puis par des appétits charnels d'autant plus dévorants qu'elle n'a personne avec qui les assouvir. La seule chose qu'elle sait faire, c'est vivre en recluse dans la propriété familiale où elle mène d'inlassables recherches sur les mousses. Il lui faudra attendre d'avoir, à l'aube de la cinquantaine, perdu presque tous ses proches pour renoncer à ses possessions matérielles et s'embarquer sur un navire à destination de l'autre bout du monde. A l'âge où la plupart des gens considèrent leur vie comme déjà faite et se contentent de poursuivre sur leur lancée, Alma remet courageusement en question jusqu'à ses certitudes les plus intimes. Et bien que son histoire soit très éloignée de la mienne, son cheminement a su me captiver et m'émouvoir. 

J'ai lu ce livre en anglais et ignore quelle est la qualité de la traduction française. 

mardi 2 septembre 2014

"Trente-six chandelles"


Allongé dans son lit en costume de deuil, ce 15 février, à l'heure de son anniversaire, Mortimer Decime attend sagement la mort car, depuis son arrière-grand-père, tous les hommes de sa famille sont décédés à 11h du matin le jour de leurs 36 ans.

Oui mais voilà, rien ne va se passer comme prévu - et Morty, qui se sachant condamné n'avait jamais osé faire le moindre projet amoureux ou autre, se retrouve tout à coup face à la perspective étourdissante d'une vie pareille à une ardoise blanche, une vie que ne marque plus aucune fatalité et dont il pourrait faire ce qu'il veut. 

Mais que veut-il, au juste? 

Et pourquoi a-t-il échappé à la malédiction familiale?

J'avais découvert Marie-Sabine Roger avec le bouleversant "La théorie du chien perché", et été beaucoup moins séduite par "La tête en friche", plein de bons sentiments mais un poil creux à mon goût. "Trente-six chandelles", qui vient juste de paraître, m'a attirée grâce à sa couverture poétique et sa présentation intrigante. Je l'ai lu presque d'une traite avec beaucoup de plaisir. On y retrouve une humanité parfois facile mais souvent touchante, ainsi que l'humour gouailleur, les personnages secondaires colorés, la fantaisie et la bienveillance qui caractérisent l'univers de l'auteur. En prime, l'histoire rocambolesque de Mortimer pousse, mine de rien, le lecteur à se demander s'il fait bon usage du temps qui lui est imparti. Et si Carpe diem est une leçon très souvent rabâchée par la littérature et le cinéma, c'est qu'il en existe peu d'aussi pertinentes. Une lecture qui fait du bien.