jeudi 5 janvier 2017

"Les vies de papier" (Rabih Alameddine)


Aaliya vient par mégarde de se teindre les cheveux en bleu. Cela dit, cette Beyrouthine de 72 ans n'en est plus à une excentricité près. Répudiée très jeune par son mari impuissant, elle n'a jamais souhaité se trouver d'autre époux ni avoir des enfants, et a résisté aux pressions familiales qui la poussaient à céder son grand appartement à un de ses demi-frères. Son amie Hannah lui a dégoté une place de vendeuse en librairie, et Aaliya est entrée en littérature comme on entre en religion. Elle s'est même mise à traduire les auteurs étrangers qu'elle aimait, au rythme d'un nouveau livre entamé chaque 1er janvier - uniquement pour son plaisir, car elle range ses manuscrits achevés dans des cartons et n'y touche plus jamais par la suite...

Je me suis reconnue à fond dans le portrait de cette femme misanthrope et têtue, cultivée mais volontiers pédante, que sa farouche volonté d'indépendance rend parfois égoïste et qui panique devant le spectacle de la décrépitude maternelle. Aaliya est un très beau personnage, fort, franc et entier, qu'on ne parvient pas à juger malgré ses nombreux défauts. Elle n'est ni sympathique ni antipathique, ni admirable ni pathétique: elle est, tout simplement, avec une intensité à laquelle parviennent peu de créations de papier (ce que je trouve d'autant plus admirable que son auteur est un homme). Et bien qu'elle vive essentiellement claquemurée chez elle, les souvenirs qu'elle égrène peignent un portrait saisissant de la vie quotidienne à Beyrouth depuis les années 70. On se perd avec elle dans les méandres de sa mémoire; on se demande ce qui est arrivé à Hannah, morte depuis longtemps mais à qui elle pense encore continuellement; on est tantôt charmé par ses considérations sur la littérature, tantôt agacé par ses digressions sur la vie privée des écrivains; on espionne avec elle les conversations de ses voisines qui prennent le café tous les matins à l'étage du dessus et dont les préoccupations sont si différentes des siennes. Du coup, j'aime penser qu'avoir commencé mon année de lecture par "Les vies de papier" la place sous d'excellents auspices littéraires!

"Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l'écrit. La littérature est mon vac à sable. J'y joue, j'y construis mes forts et mes châteaux, j'y passe un temps merveilleux. C'est le monde à l'extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon sac à sable, alors le monde réel est mon sablier - un sablier qui s'écoule grain par grain. La littérature m'apporte la vie, et la vie me tue."

"On devrait prendre une nouvelle résolution littéraire: fini les épiphanies. Cela suffit. Pitié pour le lecteur qui dans la vraie vie atteint la fin d'un conflit dans la confusion et ne fait nullement l'expérience de quelque illumination factice. Chers auteurs contemporains, à cause de vous, je me sens inadaptée, car ma vie n'est pas aussi limpide et concise que vos histoires." 

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