jeudi 17 mai 2018

"Bye-bye, vitamines" (Rachel Khong)


Ruth Young, 30 ans, vit à San Francisco où elle se remet péniblement de son divorce. Alors qu'elle évitait ses parents depuis plusieurs années, elle accepte de passer Noël chez eux, puis d'y rester une année entière afin de s'occuper de son père atteint de la maladie d'Alzheimer. Déjà passablement cabossée par la vie, elle se retrouve contrainte d'ouvrir les yeux sur les infidélités qu'elle avait toujours refusées de voir pour ne pas trahir l'image qu'elle avait de son père. 

De son côté, furieux d'avoir été évincé de l'université où il enseignait en raison de son comportement erratique, Howard Young se rebelle à sa façon contre les contraintes imposées par sa démence grandissante. Pour communiquer avec sa fille, il exhume les carnets dans lesquels il notait tout ce qu'elle faisait d'amusant ou de surprenant quand elle était petite. Bientôt, de la même façon qu'elle assume désormais un rôle parental auprès de lui, c'est Ruth qui prend le relais et devient la chroniqueuse de leur histoire. 

Sur un sujet pas franchement hilarant, Rachel Khong bâtit autour d'une émouvante relation fille-père un premier roman tour à tour drôle et mélancolique, absurde et poignant. Pour lutter contre le désespoir, les personnages s'accrochent à leurs souvenirs et aux détails d'un quotidien que rien ne garantit plus désormais. Les premiers paragraphes de "Bye-bye, vitamines" m'ont fait glousser comme une poule et les deux dernières phrases, pleurer comme un veau. 

Traduction de Caroline Bouet

lundi 14 mai 2018

"Rat et les animaux moches "(Sibylline/Capucine/Jérôme d'Aviau)


Rat en a assez d'être constamment insulté et chassé à coups de balai par la propriétaire de la maison où il vit. Muni de son baluchon, il part en quête d'un endroit plus accueillant. Mais partout c'est la même chose: les humains poussent les hauts cris en le voyant. Il finit par s'éloigner des villes et, au coeur de la forêt, il tombe sur le Village des animaux moches qui font un petit peu peur. Il s'y installe et se lie d'amitié avec ses nouveaux voisins - notamment Araignée, qui partage son goût de l'ordre et de la propreté. Mais bientôt, il se rend compte que tous les habitants du village dépriment dans leur isolement. Alors, un par un, Rat entreprend de leur trouver un endroit parfait où vivre...

Attention, pépite! "Rat et les animaux moches" est un merveilleux roman graphique de plus de 200 pages, un très bel objet aux illustrations somptueuses et au lettrage hyper soigné. Il met en scène une flopée de personnages mal-aimés qui voudraient désespérément l'être: Bousier rejeté parce qu'il promène sa boule de caca partout avec lui, Baudroie et Lamproie dont les grandes dents effraient, Pieuvre dont les tentacules sont pourtant si bien adaptés aux câlins multiples, Rat nu qui crève de froid tout le temps... Mais grâce à notre héros aussi malin que déterminé, chacun d'eux va finir par trouver sa place en ce monde. Fable animalière moderne à l'intelligence fine, débordante de bienveillance et de tendresse, "Rat et les animaux moches" alterne entre humour et émotion pour inciter le lecteur petit ou grand à regarder au-delà des apparences. Sérieusement, il vous faut cet album.




mardi 8 mai 2018

"Les anges et tous les saints" (J. Courtney Sullivan)


Dans les années 50, la pauvreté en Irlande contraint Nora et Theresa Flynn à émigrer à Boston. Docile et réservée, l'aînée est censée épouser un garçon de chez elles qui les a précédées en Amérique, tandis que la cadette brillante et pleine de charme espère devenir enseignante. Mais dans sa naïveté, elle succombe aux charmes d'un homme plus âgé et se retrouve bientôt enceinte - une grossesse qui va modeler la vie de deux familles durant plus d'un demi-siècle...

J'avais beaucoup aimé les romans précédents de J. Courtney Sullivan: "Les débutantes", "Maine" et "Les liens du mariage", aussi était-il évident que j'allais lire "Les anges et tous les saints". Mais pour la première fois avec cette auteure, j'avoue n'avoir accroché ni à l'histoire ni aux personnages. Les Irlandais pauvres venus tenter leur chance en Amérique, c'est un thème qui a souvent été exploité en littérature ces dernières années, me donnant une forte impression de déjà-lu. Le premier secret de famille est rapidement deviné - et de toute façon révélé dès la fin du premier tiers; le second intervient beaucoup trop tard et m'a paru insuffisamment exploité. La fin n'apporte qu'une résolution partielle, tout à fait insatisfaisante de mon point de vue. Quant aux deux héroïnes, Nora toujours guidée par son sens du devoir et des conventions ne suscite guère d'empathie, et Theresa choisit un chemin de vie assez intrigant mais un peu frustrant du point de vue narratif. Bref, cette fois, je suis restée sur ma faim. 

Traduction de Sophie Troff

samedi 5 mai 2018

"Chaque jour Dracula" (Loïc Clément/Clément Lefèvre)


Le petit Dracula est différent des autres enfants de son école: il ne supporte pas le soleil; il a les yeux rouges et les canines saillantes; il ne peut pas manger d'ail à la cantine ni se regarder dans un miroir. Du coup, il est devenu le souffre-douleur de ses camarades. Après une journée particulièrement pénible, il se confie à son papa, qui décide l'aider à s'affirmer...

Le harcèlement scolaire est un problème tristement répandu, pour lequel il n'existe pas de solution toute faite. Ce qui n'empêche pas de proposer des pistes! Telle est l'idée développée ici par Loïc Clément. S'il a choisi un jeune héros issu de la littérature fantastique, les souffrances de celui-ci sont, elles, bien ancrées dans le réel. "Chaque jour Dracula" peut ainsi servir d'ouvrage éducatif pour les écoliers victimes, auteurs ou juste témoins de brimades. Mais c'est aussi une fiction divertissante très joliment illustrée par Clément Lefèvre, qui avait déjà prouvé son talent pour mettre en images des émotions et situations difficiles dans "L'épouvantable peur d'Epiphanie Frayeur".



jeudi 3 mai 2018

"Calpurnia" (Jacqueline Kelly)


Calpurnia Virgina Tate, dite "Callie V", a onze ans trois quarts. C'est la seule fille d'une famille texane aisée qui vit à la campagne et compte sept enfants au total. A l'aube du XXème siècle, son intérêt pour l'observation des animaux la conduit à se rapprocher de son grand-père, homme d'affaires à la retraite et naturaliste passionné. Avec lui, la fillette découvre la théorie de l'évolution de M. Darwin et les autres lois qui gouvernent les êtres vivants, et elle décide que plus tard, elle deviendra une grande savante. Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille. Ce qui compte, c'est de faire de Callie une future épouse et mère rompue aux arts ménagers. Aussi entreprend-elle de lui enseigner plutôt le tricot et la cuisine...

J'avais beaucoup entendu parler de ce roman sorti il y a quelques années et sur lequel toutes les amatrices de littérature jeunesse de ma connaissance s'extasiaient unanimement. Et même si j'ai mis du temps à me pencher dessus, je confirme qu'il mérite tout le bien qu'on a pu en dire. Pour l'atmosphère paisible du petit monde de Calpurnia, les descriptions de la vie animale minuscule qui grouille autour d'elle et prêtent un caractère presque enchanteur à son coin de campagne brûlé par le soleil. Pour la belle relation qui se développe entre elle et son grand-père, un vieux monsieur bourru et néanmoins très ouvert d'esprit. Pour l'insatiable curiosité de cette jeune héroïne que son époque semble condamner à gâcher ses dons. Pour la candeur avec laquelle elle juge le comportement des adultes qui l'entourent. Pour les bêtises souvent très amusantes de ses six frères. Pour le réalisme des attentes que sa mère fait peser sur elle et contre lesquelles la fillette a, malgré toute sa détermination, bien du mal à lutter. A la fois joli roman d'apprentissage et témoignage sur la condition féminine il y a à peine plus d'un siècle, "Calpurnia" a tout d'un futur classique de la littérature jeunesse.

Traduction de Diane Ménard

mercredi 2 mai 2018

"Une mère" (Alejandro Palomas)


Barcelone, le 31 décembre. Amalia est sur des charbons ardents avec dans les yeux tout le désir que cette soirée soit réussie. Après tant de tentatives ratées, ils seront tous là ce soir à sa table. Fernando, son fils, Silvia et Emma, ses deux filles, Olga, la compagne d'Emma, et l'oncle Eduardo. Un septième couvert est dressé, celui des absents. Chacun semble arriver avec beaucoup à dire ou tout à cacher. Un dîner sans remous? Impossible dans cette famille fantasque, imprévisible, excessive jusqu'à l'explosion. Entre excitation, rire tendresse et frictions, rien ne se déroulera comme prévu. Mais tous vont rire, pleurer et s'aimer quoi qu'il advienne. 

La chronique familiale déjantée, c'est un exercice auquel de nombreux écrivains se sont essayés avec un succès variable. Quand on manie personnages hauts en couleur et révélations en série, il est facile de tomber rapidement dans la caricature ou le manque de crédibilité. Alejandro Palomas, lui, se tire de cet exercice de haute voltige avec une agilité de funambule, alternant scènes du réveillon et souvenirs des années précédentes sans jamais cesser d'osciller entre l'humour et l'émotion. Avec ses abracadabrantes envolées oratoires, son incapacité à voir le mal où que ce soit et son optimise à tout crin, la maman du titre est aussi touchante qu'exaspérante. Autour d'elle, son frère et ses enfants tous cabossés par la vie se chamaillent sans se ménager mais sont là les uns pour les autres quoi qu'il arrive. Leur famille dysfonctionnelle, marquée par les drames petits ou grands, reste un refuge ultime - le filet de sécurité de chacun. C'est rare qu'un livre me fasse pleurer de rire et pleurer tout court en l'espace de quelques pages seulement, mais "Une mère" y est parvenu. Plusieurs fois. 

Traduction de Vanessa Capieu

lundi 23 avril 2018

"Après la fin" (Sarah Moss)


Marié à une médécin généraliste très impliquée dans son travail, Adam Goldschmidt a fait le choix d'être le père au foyer de leurs deux filles: Miriam, 15 ans, inlassable militante écolo-marxiste, et Rose, 8 ans, inlassable militante pour l'adoption d'un chat. Entre une lessive de draps et la préparation d'un bon petit plat pour le dîner, il tente de rédiger le texte d'un audioguide culturel. Cette vie de famille sereine vole en éclats le jour où Miriam fait un arrêt cardiaque pendant l'heure du déjeuner. La présence d'esprit et la formation de secouriste d'un de ses profs lui sauvent la vie, mais les docteurs de l'hôpital où elle a été emmenée ne parviennent pas à déterminer la cause du problème - donc, à l'empêcher de se reproduire. Comment reprendre une existence normale quand vous avez à tout moment peur que le coeur de votre enfant chérie cesse de battre? 

"Quel gâchis de voir que les choses qu'on apprend en temps de crise sont déjà écrites en toutes lettres sur des aimants à frigo et des cartes de voeux: profitez de l'instant présent, savourez chaque moment, exprimez votre amour. Pourvu qu'on vive assez longtemps pour mépriser à nouveau ces clichés, pourvu qu'on guérisse suffisamment pour considérer le ciel, l'eau et la lumière comme acquis, parce qu'être aveuglément reconnaissant d'avoir des poumons et un coeur qui fonctionnent ne met pas notre intelligence à contribution."

Pendant plus de 400 pages, le lecteur partage les pensées d'Adam, ses craintes, ses interrogations, ses frustrations, ses souvenirs d'une enfance passée dans une communauté hippie, ses recherches sur l'histoire de la cathédrale de Coventry, ses réflexions tantôt terre-à-terre tantôt métaphysiques, ses problèmes de couple et l'amour qu'il porte à ses filles. Cet homme qui a choisi d'aller à contre-courant de tous les clichés de genre apparaît comme infiniment sympathique et humain, mû par des préoccupations universelles que l'auteure articule avec une justesse frappante et un style des plus agréables. 

"Cinquante personnes dans ce wagon, soixante, dont certaines portaient en elles des horreurs que personne n'avait envie d'imaginer. Des enfants disparus, des suicides, des maladies dégénératives de l'esprit et du corps, incurables. Violence, toxicomanie, accidents de la route et incendies de domicile. Nous sommes nombreux, en fait, à nous rendre malades quand on entend une sirène, pour une raison ou pour une autre. Il existe une grande zone de recoupement où se retrouvent les familles ordinaires et celles à qui il est arrivé des choses terribles. Il est possible, nécessaire, d'être les deux." 

Face à lui, une épouse essentiellement absente, très absorbée par son travail et son besoin de prouver sa valeur de médecin à son propre père; une ado à forte personnalité dont l'esprit critique fait mouche à tous les coups, et une fillette ni horriblement capricieuse ni "trop mignonne" dont le comportement obéit à une logique propre à son âge. "Après la fin" aurait pu loucher vers le pathos, en rajouter dans le registre de l'humour noir et du désespoir existentiel ou, au contraire, verser dans la comédie outrancière axée sur les déboires domestiques de son narrateur; au lieu de ça, c'est une très belle chronique familiale réaliste, nuancée et jamais ennuyeuse. J'ai adoré. 

Traduction de Laure Manceau