mardi 24 janvier 2017

"Les mille talents d'Euridice Gusmão" (Martha Batalha)


"Responsable de l'augmentation de 100% du noyau familial en moins de deux ans, Euridice décida de se désinvestir de l'aspect physique de ses devoirs matrimoniaux. Comme il était impossible de faire entendre raison à Antenor, elle se fit comprendre par les kilos qu'elle accumula. C'est vrai, les kilos parlent, les kilos crient et exigent: "Ne me touche plus jamais". Euridice faisait durer le café du matin jusqu'au petit déjeuner de dix heures, le déjeuner jusqu'au goûter de quatre heures, et le dîner jusqu'au souper de neuf heures. Euridice gagna trois mentons. Constatant qu'elle avait atteint cette ligne à partir de laquelle son mari ne s'approcherait plus d'elle, elle adopta à nouveau un régime alimentaire sain."

Pas facile d'être une femme trop douée dans le Brésil des années 50. Enfant, la petite Euridice est brimée par une institutrice que son intelligence agace. Elle se met à la flûte, manifeste de grands dons de musicienne et se voit offrir d'étudier avec le meilleur professeur: ses parents étouffent ses rêves dans l'oeuf car la seule chose qu'ils souhaitent pour elle, c'est un époux décent. Une fois mère de famille, Euridice s'ennuie rapidement à la maison. Elle commence par inventer des recettes extraordinaires qu'elle rassemble dans un cahier en vue de les publier, mais les ricanements de son mari lui font docilement remiser ses espoirs. La fois suivante, c'est à la couture qu'elle s'attelle avec passion et talent. Elle en est arrivée à fournir en vêtements toutes les femmes de son quartier, et à devoir déléguer une partie de sa production, lorsqu'Antenor découvre son entreprise clandestine et lui interdit de continuer...

Il y aurait de quoi pleurer sur le sort d'Euridice et de toutes les femmes injustement bridées, forcées de rentrer dans un moule qui ne leur convient pas à travers le monde et les époques. Mais dans son premier roman, Martha Batalha choisit d'adopter un ton humoristique et résolument optimiste. Pendant qu'Euridice s'efforce de résister en secret, sa soeur aînée Guida, dans une situation personnelle beaucoup plus difficile, fait des pieds et des mains pour s'en sortir au mépris des conventions. Quant aux hommes, ils n'apparaissent pas sous leur meilleur jour: conformistes, lâches et lubriques, ils sont au mieux des obstacles à contourner. Joliment ironique et très bien traduit du portugais, "Les mille talents d'Eurídice Gusmão" m'a fait l'effet d'un smoothie vitaminé.

mercredi 18 janvier 2017

"Pereira prétend" (Pierre-Henry Gomont)


Pereira est responsable de la page culturelle du journal indépendant Lisboa. Obèse et solitaire, il se nourrit presque exclusivement d'omelettes, tient de grandes conversations avec la photo de son épouse défunte et se donne beaucoup de mal pour ignorer les exactions de la police salazariste. Jusqu'au jour où ses interrogations religieuses le poussent à aller à la rencontre de Monteiro Rossi, un étudiant en philosophie engagé dans des activités dangereuses. La fréquentation du jeune homme va l'obliger bien malgré lui à ouvrir les yeux...

Je peux bien l'avouer: non seulement je n'ai pas lu le roman d'Antonio Tabucchi adapté ici en bédé par Pierre-Henry Gomont, mais je n'en avais même jamais entendu parler. En prose pure, l'histoire existentialiste de Pereira ne m'aurait d'ailleurs pas forcément passionnée. Ici, elle est sublimée par de magnifiques dessins où dominent le bleu violent du ciel portugais et l'ocre des rues de Lisbonne écrasées par le soleil. Un bien beau cadre pour une atmosphère de dictature d'autant plus tristement brutale et inquiétante qu'elle semble revenir à la mode dans de nombreux pays occidentaux. Mais je m'égare. 

"Pereira prétend", c'est le récit d'une prise de conscience presque fortuite: celle d'un homme barricadé en lui-même, uniquement préoccupé de littérature et de foi, dont l'indifférence au monde qui l'entoure confine parfois à la lâcheté. Un Monsieur Tout-le-monde un peu plus cultivé que la moyenne, qui refuse d'abord d'être mêlé à quelque activité subversive que ce soit mais se laisse néanmoins fasciner par ceux qui les exercent. Une série de rencontres et d'événements finit par le convaincre de s'arracher à son apathie et de devenir l'acteur de sa propre vie.

Je n'ai lu que du bien de ce roman graphique, et une fois n'est pas coutume, j'abonde absolument dans le sens des critiques. Beau et intelligent, "Pereira prétend" aborde des questions universelles avec une grande finesse psychologique et une parfaite maîtrise du récit. Il mérite une place de choix sur les étagères de tout bédéphile qui se respecte.



jeudi 5 janvier 2017

"Les vies de papier" (Rabih Alameddine)


Aaliya vient par mégarde de se teindre les cheveux en bleu. Cela dit, cette Beyrouthine de 72 ans n'en est plus à une excentricité près. Répudiée très jeune par son mari impuissant, elle n'a jamais souhaité se trouver d'autre époux ni avoir des enfants, et a résisté aux pressions familiales qui la poussaient à céder son grand appartement à un de ses demi-frères. Son amie Hannah lui a dégoté une place de vendeuse en librairie, et Aaliya est entrée en littérature comme on entre en religion. Elle s'est même mise à traduire les auteurs étrangers qu'elle aimait, au rythme d'un nouveau livre entamé chaque 1er janvier - uniquement pour son plaisir, car elle range ses manuscrits achevés dans des cartons et n'y touche plus jamais par la suite...

Je me suis reconnue à fond dans le portrait de cette femme misanthrope et têtue, cultivée mais volontiers pédante, que sa farouche volonté d'indépendance rend parfois égoïste et qui panique devant le spectacle de la décrépitude maternelle. Aaliya est un très beau personnage, fort, franc et entier, qu'on ne parvient pas à juger malgré ses nombreux défauts. Elle n'est ni sympathique ni antipathique, ni admirable ni pathétique: elle est, tout simplement, avec une intensité à laquelle parviennent peu de créations de papier (ce que je trouve d'autant plus admirable que son auteur est un homme). Et bien qu'elle vive essentiellement claquemurée chez elle, les souvenirs qu'elle égrène peignent un portrait saisissant de la vie quotidienne à Beyrouth depuis les années 70. On se perd avec elle dans les méandres de sa mémoire; on se demande ce qui est arrivé à Hannah, morte depuis longtemps mais à qui elle pense encore continuellement; on est tantôt charmé par ses considérations sur la littérature, tantôt agacé par ses digressions sur la vie privée des écrivains; on espionne avec elle les conversations de ses voisines qui prennent le café tous les matins à l'étage du dessus et dont les préoccupations sont si différentes des siennes. Du coup, j'aime penser qu'avoir commencé mon année de lecture par "Les vies de papier" la place sous d'excellents auspices littéraires!

"Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l'écrit. La littérature est mon vac à sable. J'y joue, j'y construis mes forts et mes châteaux, j'y passe un temps merveilleux. C'est le monde à l'extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon sac à sable, alors le monde réel est mon sablier - un sablier qui s'écoule grain par grain. La littérature m'apporte la vie, et la vie me tue."

"On devrait prendre une nouvelle résolution littéraire: fini les épiphanies. Cela suffit. Pitié pour le lecteur qui dans la vraie vie atteint la fin d'un conflit dans la confusion et ne fait nullement l'expérience de quelque illumination factice. Chers auteurs contemporains, à cause de vous, je me sens inadaptée, car ma vie n'est pas aussi limpide et concise que vos histoires." 

mardi 3 janvier 2017

Bilan de lecture 2016




En 2016, j'ai lu 175 romans, 80 bédés et 27 ouvrages divers.
(Oui, c'est beaucoup.)

J'ai attribué ma note maximale à 6 romans seulement:
- "Peine perdue" d'Olivier Adam
- "Les disparus du Clairedelune" (La passe-miroir T2) de Christelle Dabos
- "Une odeur de gingembre" d'Oswald Wynd
- "Le monde caché d'Axton House" d'Edgar Cantero
- "The death house" de Sarah Pinborough
- "Toute la lumière que nous ne pouvons voir" d'Anthony Doerr
Curieusement, j'ai lu les trois premiers en janvier et les deux derniers en décembre - et juste après le tout dernier, j'ai enchaîné pour ma première lecture de 2017 sur un autre roman qui méritera lui aussi cinq petits coeurs. Le hasard des choix en librairie!

En séries, je retiens particulièrement:
- "Iremonger" d'Edward Carey (3 tomes)
- "The Raven cycle" de Maggie Stiefvater (4 tomes)
- "The Cazalet chronicles" d'Elizabeth Jane Howard (5 tomes)

Je note que je n'ai absolument pas accroché à trois des gros succès commerciaux du moment:
- "L'amie prodigieuse" d'Elena Ferrante
- "Mémé dans les orties" d'Aurélie Valognes
- "Harry Potter and the cursed child" de John Tiffany, Jack Thorne et J.K. Rowling

Côté bédé, l'année n'a pas été fantastique et je n'ai mis la note maximale qu'à une seule d'entre elles:
- "Les jours sucrés" de Loïc Clément et Anne Montel.

Et vous, quelles sont vos lectures marquantes de 2016?

dimanche 1 janvier 2017

"Toute la lumière que nous ne pouvons voir" (Anthony Doerr)


Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, Marie-Laure Leblanc, une jeune aveugle, fuit Paris occupé avec son père. Serrurier de génie, celui-ci s'est vu confier par le musée où il travaille la garde d'un diamant mythique, l'Océan de Flammes, afin de le soustraire aux Nazis. Tous deux se réfugient à Saint-Malo, chez le grand-oncle Etienne à moitié fou qui n'a plus mis les pieds dehors depuis 20 ans mais dont la maison recèle maints trésors.

En Allemagne, Walter Pfennig, orphelin ayant grandi dans un foyer avec sa soeur cadette, n'a trouvé qu'un seul moyen d'échapper à la mine de charbon où son père a déjà perdu la vie: profitant de son don exceptionnel pour tout ce qui touche aux transmissions radio, il a intégré une école d'élite du Reich. Il a à peine seize ans lorsqu'on l'envoie au front pour démanteler des réseaux de résistants. Le destin lui fera croiser la route de Marie-Laure pendant le siège de Saint-Malo, alors que la ville bombardée est la proie des flammes...

La Deuxième Guerre Mondiale n'est pas une période historique que j'affectionne - je la trouve même carrément flippante. Et je venais juste de terminer un autre roman, par ailleurs excellent, dont l'action se déroulait à Amsterdam en 1943. Mais je me suis retrouvée en vacances loin de ma PAL et sans aucun intérêt pour le seul livre que j'avais emporté avec moi. J'ai donc dû en acheter un autre en catastrophe, et n'ai pas trouvé grand-chose qui me tentait dans les rayons du Cultura où j'avais atterri. "Toute la lumière que nous ne pouvons voir" avait reçu d'excellentes critiques et un prix Pulitzer. Je l'ai acheté sans grand enthousiasme. Et au final, il aura été mon dernier gros coup de coeur lecture de l'année 2016. 

Avec des chapitres très courts, Anthony Doerr alterne entre les trajectoires de Marie-Laure et de Werner, ce qui lui permet de donner du rythme à un récit dans lequel il se passe au fond assez peu de choses. Il a également l'habileté de brouiller sa chronologie, racontant d'abord le début du siège de Saint-Malo puis reprenant son récit dix ans plus tôt afin de révéler progressivement le chemin qui va réunir ses deux protagonistes, et faisant des aller-retour entre passé et "présent" pour ménager son suspense. Au-delà de cette structure parfaitement maîtrisée, il a une écriture magnifique (très bien rendue par la traduction de Valérie Malfoy) qui lui permet de narrer les situations les plus désespérantes ou les plus cruelles en y mêlant toujours une dose de poésie, voire de merveilleux. Le résultat, c'est un roman envoûtant, plein de sensibilité et d'humanité, qui joue sur toute la gamme des émotions du lecteur au cours de ses 700 pages. A lire, vraiment. 

jeudi 22 décembre 2016

"Une fille au manteau bleu" (Monica Hesse)


Amsterdam, début 1943. Hanneke Bakker, 18 ans, profite de son physique d'aryenne pour trafiquer au marché noir et nourrir ainsi ses parents qui ne peuvent plus sortir de chez eux. Marquée par la mort au front de son petit ami Bas, elle ne veut se soucier de personne ni de rien d'autre que de survivre à la guerre. Mais un jour, Mme Janssen, une de ses clientes, lui demande de l'aide pour retrouver une adolescente juive qui s'est mystérieusement volatilisée du placard dans lequel elle la cachait. D'abord réticente à prendre des risques pour une inconnue, Hanneke finit par accepter de se lancer dans une enquête qu'elle traite comme une recherche de produit rare. Amenée à côtoyer de jeunes Résistants qui lui ouvrent les yeux, elle va finir par remettre en cause sa vision des choses et son attitude...

Pour son premier roman, la journaliste Monica Hasse livre un récit très bien documenté sur l'époque et le lieu en lesquels il se déroule. Le parcours de son héroïne endurcie par les circonstances lui sert de prétexte pour évoquer des sujets universels comme la frontière très mince qui sépare le courage de la lâcheté et les héros des salauds. Malgré son jeune âge, Hanneke est déjà hantée par des souvenirs qui ressurgissent au fil des chapitres, sculptant sa personnalité en un camaïeu d'ombre et de lumière. J'ai trouvé dommage que son enquête repose sur une telle série de coïncidences, mais au final, la crédibilité de sa progression n'a que peu d'importance comparée au cheminement mental de Hanneke qui, en revanche, est d'une justesse presque douloureuse. Si ça ne tenait qu'à moi, je ferais lire "Une fille au manteau bleu" à tous les adolescents qui s'interrogent sur la situation des réfugiés ou peine à comprendre la raison pour laquelle, plus 70 ans après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, il convient toujours de s'inquiéter de la montée de la haine et des fascismes de tous horizons. 

"Je ne sais pas dans quel état je suis. Cette livraison fait partie de toutes cette succession d'engagements que je ne tenais pas à prendre. Mais il faisait si sombre dans ce théâtre et Regina était si petite, et nous pouvons faire si peu de choses, tous autant que nous sommes. Que suis-je censée répondre? Qu'elle aurait dû laisser Regina à la crèche pour qu'elle soit déportée? Que suis-je censée croire? Que cela vaut le coup de prendre des risques rien que pour sauver Mirjam, parce que c'est elle seule qu'on m'a chargée de retrouver? Que je serai capable d'oublier ce que j'ai vu au centre de déportation?" 

"Je ne vois pas en quoi ce que je pense d'Amalia, en bien ou en mal, importe à Mirjam. Elle ne me connaît même pas. Sauf que, l'idée me traverse l'esprit, ça m'importerait s'il s'agissait de moi ou de mes amis, de nous tous - Bas, Elsbeth, Ollie, moi. J'aurais à coeur que quelqu'un comprenne que nous avons été faibles, eu peur et agi du mieux que nous pouvions dans cette guerre. Nous étions entraînés par des événements qui nous dépassaient. Nous ne savions pas. Nous ne l'avions pas voulue, cette guerre. Nous n'y étions pour rien." 

lundi 19 décembre 2016

"Le chameau ivre" (Alma Rivière)


"La carte mondiale des vins omet le plus souvent un endroit appelé l'Iran. Les gens qui créent ces cartes ont tendance à le voir comme un pays musulman et donc sec. Le fait que beaucoup d'Occidentaux pensent que nous autres Iraniens allons travailler à dos de chameau doit certainement jouer aussi. Je voudrais clarifier deux points. D'abord, la plupart des Iraniens n'ont jamais utilisé de chameaux pour aller travailler, même au 1er siècle après l'hégire. Ensuite, même les chameaux boivent du vin dans mon pays."

Ainsi débute "Le chameau ivre", recueil d'une vingtaine de textes courts narrés à la première personne par des Iraniens anonymes. L'auteure y aborde des sujets qui semblent familiers au premier abord: l'alcool et l'ivresse, les manifestations, les walkmans d'autrefois, une recette traditionnelle, une chemise à repasser, une IVG, le bruit d'une petite moto, l'arrivée d'internet, un vol international... Mais sous une dictature, chacune de ces choses ou presque peut soudain prendre un tour sinistre, d'une violence presque irréelle et certainement incompréhensible pour qui a grandi dans un pays libre. Moi qui ne connaissais pas grand-chose à l'histoire de l'Iran, j'avoue avoir été choquée par la dureté de certaines situations. Heureusement, quelques nouvelles disséminées parmi les autres créent des respirations au milieu de l'horreur, des pauses pleines d'une nostalgie bienfaisante ou d'un hédonisme universel. On referme "Le chameau ivre" un peu moins ignorant mais un peu plus hébété à la pensée de ce qui se passe chaque jour pas si loin de chez nous.

Ce recueil m'a été gracieusement envoyé par son éditrice, que je remercie ici.